marzouki

À quelques jours du second tour du scrutin présidentiel prévu le 21 décembre, Aziz Krichen, ancien ministre-conseiller en affaires politiques de Moncef Marzouki, analyse les récents changements de la scène politique tunisienne. Son crédo : “La Tunisie a besoin de sérénité et non d’une situation de guéguerre permanente”. Interview.

Jeune Afrique : Marzouki vainqueur du second tour, est-ce crédible ?

Aziz Krichen : Même si le duel est serré, il n’y a aucune possibilité pour Marzouki de passer au 2e tour. Cette hypothèse est selon moi est tout à fait exclue. Autant on peut voter pour lui au premier tour pour se faire plaisir, autant, pour le second, on engage sa responsabilité par rapport au pays. À mon sens, une majorité de Tunisiens ne peut voter pour quelqu’un qui divise le pays au lieu de le rassembler. D’autant que, sur des questions essentielles telles que la sécurité ou la stabilité de nos relations diplomatiques, il s’est comporté à Carthage de manière irresponsable.

Est-ce que Marzouki possède de réels soutiens parmi les forces politiques majeures, comme Ennahdha ?

Ennahdha est soumise à une double pression. D’abord celle du candidat Moncef Marzouki sur les bases du parti islamiste, son électorat et certainement ses cadres, dans la mesure où le président sortant les caresse dans le sens du poil et réactive le discours de la bipolarisation. Cependant, certains font preuve de responsabilité à la tête d’Ennahdha, au premier rang desquels Rached Ghannouchi, qui ne voit pas d’un bon œil la stratégie de Marzouki. Celle-ci leur complique l’existence plus qu’autre chose même si, par ailleurs, la carte Marzouki a été utilisée dans une sorte de bras de fer avec Nidaa Tounès. Ennhadha ne peut pas aller très loin dans son soutien à Moncef Marzouki au second tour : ce serait brûler ses vaisseaux pour les cinq prochaines années, par rapport à ses partenaires du jeu politique local mais aussi par rapport à ses tentatives d’acquérir une certaine respectabilité à l’échelle internationale, notamment vis-à-vis de l’Algérie et de la France.

Outre cette pression extérieure, il y avait aussi le positionnement au sein d’Ennahdha de Hamadi Jebali qui, en faisant de la surenchère vis-à-vis de Rached Ghannouchi, visait à préempter sa succession. Aujourd’hui Moncef Marzouki et Hamadi Jebali [qui a quitté Ennahdha, NDLR] compliquent la situation de Rached Ghannouchi.
Moncef Marzouki estime que, s’il n’est pas élu, c’est que les élections auront été truquées.

Il menace même de recourir au peuple. Faut-il le prendre au sérieux ?

La question est surréaliste. Moncef Marzouki, à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), c’est 4 députés. Ennahda 69, Nidaa Tounes 86. Qu’il soit une menace crédible me semble loufoque.

Certains prétendent que Moncef Marzouki a été créé par Ennhadha…

Marzouki est l’esclave de sa propre passion dévorante du pouvoir. Avec son passage à Carthage et l’apparent pouvoir qu’il a eu pendant trois ans, cette espèce d’obsession a pris de l’ampleur et envahit littéralement son cerveau. Il est surtout l’instrument de cette pathologie. Ses relations avec Ennahdha ne sont pas idéologiques. À mon avis, elles sont strictement politiques et utilitaires pour les deux côtés

Le 22 décembre, quelles seront selon vous les priorités des nouveaux gouvernants ?

Les questions primordiales sont économiques et sociales mais le rétablissement de l’ordre, de la sécurité et de l’autorité de l’État sont des préalables incontournables. C’est la condition sine qua non de la remise en marche de la machine économique. L’enjeu du second tour est là. Pour les nouveaux gouvernants, le nombre de défis à relever est important. Si le pays sort du scrutin aussi divisé qu’il y a un an avec une bipolarisation aussi tranchée qu’à l’installation du gouvernement de Mehdi Jomâa, si l’on revient à une situation de tension et d’affrontements, le danger serait qu’au lieu de parvenir à un minimum de consensus dans l’élite politique pour résoudre les problèmes du pays, on s’occupe des querelles politiques et idéologiques comme durant la période de la troïka.

Au vu de la configuration du nouveau Parlement avec deux blocs, Ennahdha et Nidaa Tounès, qui représentent deux gros tiers des députés, le reste étant une mosaïque de différentes forces, tout gouvernement issu uniquement d’un de ces deux blocs serait condamné de manière structurelle à l’instabilité et pourrait être renversé à tout moment. Pour assurer non seulement l’autorité du gouvernement mais aussi sa stabilité, il faudra une formule de type rassemblement national pour éviter l’implosion.

Est-ce que les dirigeants politiques ont conscience de cette nécessité ?

Les leaders les plus importants d’Ennahdha et de Nidaa Tounès sont sérieusement dans cette optique mais cela ne signifie pas que les tensions n’existent pas dans les deux partis. Reste à savoir si la rationalité triomphera de l’irrationalité, mais aussi bien chez Béji Caïd Essebsi que chez Rached Ghannouchi, il y a un réel sens de l’État aujourd’hui.
Que Nidaa Tounès et Ennhadha trouvent un terrain d’entente risque de choquer leurs militants…
Un rapprochement Ennahdha – Nidaa Tounès, ne serait pas compris par leurs bases respectives mais également par une majorité des Tunisiens. En revanche, si leur accord est inclus dans un rassemblement plus large qui réponde à l’intérêt national, la nécessité objective fera que, malgré les réticences des uns ou des autres, la formule finira par s’imposer.

Il faut faire la distinction très nette sur ce dont le pays profond et la population a besoin et les fantasmes qui agitent les militants des différents partis. La Tunisie a besoin de sérénité et non d’une situation de guéguerre permanente. Les Tunisiens ont choisi, ils se sont partagés de façon à peu prés égale entre ces deux forces, à elles de prendre leurs responsabilités. Nos apprentis idéologues doivent comprendre que nous faisons l’apprentissage de la démocratie et que cela passe avant tout par l’acceptation de l’existence de l’autre. Dans ce sens, un gouvernement issu d’un rassemblement serait une bonne chose car les gens n’apprennent à se connaître et à s’accepter que lorsqu’ils font des choses ensemble.

Comment voyez-vous l’avenir de la démocratie tunisienne ?

Nous ne sommes pas en démocratie ; la démocratie est un objectif, pas une encore une réalité. Elle ne peut se construire en excluant d’emblée la moitié du pays. La transition n’est pas finie ; on a certes une Constitution mais pas encore d’institutions comme la Cour constitutionnelle et d’instances qui correspondent à l’État de droit ; le système de régulation de l’État et de la société n’est pas encore en place sans parler de l’évolution des mentalités. La gestation se poursuit. Même le paysage politique actuel va connaître de profondes transformations dans les années qui viennent.

On a fait en principe une révolution démocratique mais, quatre ans après, nous nous retrouvons avec les deux familles politiques déjà dominantes il y a 30 ans. La bipolarisation entre islamistes et destouriens, où les gens en place désignent leurs adversaires, et définissent finalement l’alternative à leur propre pouvoir, a pour conséquence immédiate de marginaliser, d’enlever tout statut de partenaire crédible et de relève possible aux forces politiques intermédiaires, en l’occurrence les forces démocratiques. Avec un gouvernement de rassemblement, la bipolarisation va s’atténuer et il y aura la possibilité de construire une véritable alternative dans ce pays. L’effondrement des listes démocratiques aux législatives n’est pas la mort mais la condition de la renaissance de cette alternative démocratique.

Interview réalisée par Jeuneafrique

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