soudan-cessez-le-feu-de-fevrier-2015C’est le plus jeune Etat du monde, le 193ème, reconnu par l’ONU en 2011. A peine né et déjà détruit par une guerre civile qui dure depuis près de deux ans. Vingt mois de conflit “seulement”, et un bilan effrayant : des exactions d’une rare atrocité, des dizaines de milliers de morts (entre 50.000 et 100.000 selon les estimations) et plus de deux millions de déplacés.

Alors que la violence des combats ne faiblit pas, le compte à rebours a commencé. Le 17 août, le camp du président Salva Kiir, et celui des rebelles, mené par Riek Machar, doivent avoir trouvé un accord pour mettre fin au conflit. Les négociations sont menées en ce moment à l’échelle régionale, depuis l’Ethiopie.

Pourquoi la guerre civile ?

Le Soudan du Sud aura mis près de 50 ans pour obtenir son indépendance. Et pourtant, il n’a pas fallu trois ans pour que l’unité du pays soit mise à mal.
Nous sommes le 9 juillet 2011. Le Soudan du Sud vient de naître. Mais l’accouchement s’est fait dans la douleur, après la plus longue guerre civile de l’histoire de l’Afrique.
Les mouvements armés du sud du Soudan se battaient contre le gouvernement central de Khartoum depuis 1956. En 1972, le Soudan du Sud réussit à obtenir une large autonomie. La guerre avec le Nord reprendra en 1983, pendant plus de 20 ans car Khartoum voulait imposer la charia dans un Sud majoritairement chrétien et animiste. En 2005, les deux parties finiront par trouver un compromis. Un gouvernement autonome est mis en place au Soudan du Sud. Salva Kiir (actuel président) en prend la tête. Six ans plus tard, le pays arrache son indépendance ; il est reconnu par l’ONU.

Les premiers signes de tension dans un Etat neuf

Le 29 juillet 2013, à peine trois semaines après les célébrations du deuxième anniversaire de la naissance du pays, l’instabilité du jeune Etat est mise au jour.
Le président Salvaa Kiir limoge tout son gouvernement, et notamment deux hommes forts de la politique nationale : Pagan Amum, secrétaire général du parti au pouvoir (Mouvement Populaire de Libération du Soudan) et surtout son vice-président, Riek Machar. Les forces de l’ordre investissent les rues de la capitale Juba, mais il n’y a pas d’échauffourées. Le calme ne sera que de courte durée.

Le coup d’envoi de la guerre civile

Le 15 décembre 2013, des tirs nourris retentissent à Juba. D’intenses combats opposent des factions rivales de l’armée.
Le président Salva Kiir accuse son ex-bras droit, Riek Machar, de tentative de coup d’Etat. Ce dernier nie, avant d’appeler au renversement de son rival. Il l’accuse de dérive dictatoriale, et de vouloir “allumer une guerre ethnique”. Les combats entamés dans la capitale vont s’étendre très vite, en l’espace de quelques jours seulement, à plusieurs régions du pays.

Conflits ethniques et massacres

Le Soudan du Sud abrite de nombreuses ethnies. Mais les deux hommes forts qui s’opposent font partie des deux principales: l’ethnie Dinka (la plus importante du pays) pour le président Salva Kiir et l’ethnie Nuer pour son adversaire Riek Machar. Les deux groupes s’affrontaient déjà lors de la guerre pour l’indépendance du pays.
Une fois les premiers coups de feu tirés le 15 décembre 2013, il n’aura fallu qu’une semaine pour entendre des témoins parler de massacres et de viols à grande échelle. Et pour qu’une équipe de l’ONU ne découvre un charnier à Bentiu, capitale régionale d’Unité, une zone pétrolifère.

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Des massacres ciblés

Les rapports officiels s’accumulent, et sont plus effroyables les uns que les autres. En janvier 2014, Leer, ville de naissance de Riek Machar, est rasée par les forces liées à Salva Kiir. L’hôpital tenu par Médecins Sans Frontières est incendié.
Entre le 29 janvier et le 14 février 2014, des membres de l’ONG Human Rights Watch se rendent à Malakal et Bentiu, deux capitales d’Etats pétroliers du Soudan du Sud. Destruction, incendies, pillage : ils évoquent des exactions comparables à des crimes de guerre.
Mais le pire des horreurs est encore à venir. Les 15 et 17 avril 2014, des fidèles de Riek Machar (Nuer) lancent une offensive contre Bentiu. Ils tuent 287 civils réfugiés dans une mosquée puis 19 autres dans l’hôpital de la ville. Ils prennent le contrôle de la radio locale et appellent au viol des femmes de leurs tribus rivales.

Depuis, les atrocités se poursuivent. Au début de l’année 2015, le secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des droits de l’Homme s’est rendu au Soudan du Sud. “Dans une certaine partie du pays, en août je crois, un « mois du viol » a été décrété” explique Ivan Simonovic, sans mentionner quel camp en est responsable.
Il y a quelques jours, le 22 juillet, Human Rights Watch publie un nouveau rapport. Les atrocités décrites par les témoins sont au-delà de l’entendement. Les faits se sont déroulés entre avril (début d’une offensive de l’armée régulière pour récupérer certains territoires) et juin dernier, dans l’Etat d’Unité (là où est située la ville de Bentiu). Le titre de ce rapport de 42 pages est parlant : “Ils ont tout brûlé : destruction de villages, meurtres et violences sexuelles dans l’Etat d’Unité au Soudan du Sud” (en anglais : “They Burned it All”). L’ONG a réalisé 170 entretiens. Et recueilli des témoignages d’assassinats de femmes, d’hommes, d’enfants, de personnes âgées, de pendaisons, de meutres par balles ou de brûlés vifs. Des actes commis par les forces progouvernementales mais aussi par combattants du groupe ethnique Bul Nuer. Human Rights Watch recense des viols, parfois collectifs, des passages à tabac, des enlèvements. Des militaires gouvernementaux auraient aussi tiré sur des civils s’enfuyant, puis roulé sur eux avec des chars.

Quel avenir pour le Soudan du Sud

Comme souvent lors d’une guerre civile, le conflit au Soudan du Sud apporte son lot de souffrances pour la population. Les civils fuient en masse les combats et massacres, une grande majorité est menacée de famine, et les enfants sont enrôlés de force.

Des millions de déplacés

Les atrocités commises poussent les civils sur les routes, ou dans la brousse. Aujourd’hui, selon les chiffres de l’ONU, ils sont 2,25 millions à avoir été contraints de fuir, dans un pays qui compte à peine 12 millions d’habitants.
Le Haut-commissariat aux réfugiés a fait les comptes. Depuis le début du conflit, 730.000 personnes ont tout simplement fui le Soudan du Sud pour rejoindre les pays voisins : l’Ethiopie (180 réfugiés sud-soudanais arrivés chaque jour), l’Ouganda, le Soudan, ou encore le Kenya. 90% de ceux qui franchissent les frontières sont des femmes et enfants.

Près des trois quarts des Sud-soudanais risquent l’insécurité alimentaire

Pour les Sud-Soudanais qui ont échappé à la mort, une autre menace plane. Toujours selon l’ONU, 70% de la population risque de plonger dans l’insécurité alimentaire à cause de la guerre civile. Lors des combats, le bétail est volé ou tué, les cultures incendiées. Selon l’association caritative Oxfam, 3,8 millions de Sud-soudanais souffrent déjà directement de la faim.
Depuis le début du conflit il y a moins de deux ans, sept cessez-le-feu ont été signés. Et les sept ont été violés quelques jours, voire quelques heures après leur signature. Les deux parties ont jusqu’au 17 août pour trouver un accord solide.

C’est ce qu’on appelle un serpent de mer. A peine la guerre civile commencée, des négociations pour la paix ont été entamées. Elles se tiennent, régulièrement, à Addis-Abeba en Ethiopie, au sein de l’organisation intergouvernementale est-africaine (Igad), qui comprend des représentants de l’Afrique du Sud, de l’Algérie, du Nigéria, du Tchad et du Rwanda.
Dernière ligne droite avant la paix ?

Fin juillet, l’Igad a publié les 77 pages d’un projet d’accord de paix à trois semaines de la date butoir fixée au 17 août. Outre la mise en place d’un tribunal indépendant pour juger les crimes de guerre, les médiateurs proposent également un partage du pouvoir au sein d’un nouveau gouvernement. Les rebelles obtiendraient un poste de “premier vice-président”, aux côtés d’un autre vice-président. Les postes ministériels seraient attribués de façon équilibrée entre les deux camps.

Selon Seyoum Mesfin, négociateur de l’Igad, c’est “un compromis impartial que nous pensons sincèrement être acceptable par les parties au conflit pour la période de transition”. Les négociateurs ont repris l’essence d’un précédent texte (rejeté), notamment sur les aspects économiques et sécuritaires, mais avec des “ajustements sur le ratio du partage du pouvoir”.
Si les parties belligérantes refusent de signer cet accord d’ici le 17 août, les sanctions tomberont : interdiction de voyager, gel d’avoirs à l’étranger et surtout embargo sur les armes.

Peu d’espoir

Alors que le neuvième round de discussions (depuis décembre 2013) vient de commencer à Addis-Abeba, les derniers signaux ne sont pas de bon augure. Début août, deux journaux et une radio ont été fermés par les autorités. Leur tort : faire la promotion du plan de paix actuellement en discussion. Salva Kiir et Riek Machar en personne sont attendus sur place ces jeudi et vendredi. Avec le sort de 12 millions de Sud-Soudanais entre leurs mains, et leur bonne volonté.

Africpost avec Franceinterne

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