Le 24 septembre 2017, les allemands devront choisir les 630 députés du Bundestag ainsi que le prochain chancelier fédéral d´une maniére indirecte car système parlementaire oblige. Africpost a interrogé le consultant juridique et politique sénégalais, basé á Berlin, Monsieur Sileymane SOKOME (Photo), pour décortiquer et analyser les élections législatives allemandes. Il répond ici aux questions de Abdel Khader Niang. Entretien !

Bonjour M. SOKOME, vous êtes juriste et politologue sénégalais, formé dans les universités allemandes. Les allemands sont appelés aux urnes ce 24 septembre 2017 pour choisir un nouveau chancelier fédéral. Que pensez-vous de ces élections législatives allemandes qui se tiendront dans moins de trois semaines?

Ce sont des élections oú les enjeux et le suspense sont moins grands comparées á celles de 2013. Il y a quatre ans les sociaux-démocrates faisaient face á la coalition des démocrates-chrétiens de la CDU, CSU et des libéraux (FDP) sous l´autorité de la chanceliére Angela Merkel. Les enjeux et défis étaient plus énormes car les sociaux-démocrates, les verts (BÜNDNIS 90/DIE GRÜNEN) et la gauche radicale (Die LINKE) en tant que opposants voulaient impérativement renverser la tendance pour reprendre le pouvoir perdu en 2005. Les sociaux-démocrates étaient plus motivés á l´époque avec un programme politique plus clair et ambitieux. Les élections législatives de 2017 se différent aussi á celles de 2013 dans la mesure oú les sociaux-démocrates (SPD) et les conservateurs (CDU) forment actuellement une grande coalition gouvernementale. Ils ont durement travaillé ensemble pendant ces quatre dernières années pour hisser l´Allemagne au plus haut niveau. De ce fait la politique actuelle des deux partis politiques, á savoir les conservateurs de Merkel et les sociaux démocrates de Martin Schulz se ressemble sur beaucoup de points. Ils gouvernent ensemble depuis 2013 sans pour autant renier leur bilan économique plutôt reluisant. Cette cohabitation politique a précipité la perte de vitesse des sociaux-démocrates auprés de la population allemande vu la visibilité politique de la chancelière Angela Merkel sur certains dossiers cruciaux. Ensuite, la CDU d´Angela Merkel est confrontée á des tensions continues avec sa soeur bavaroise (CSU) en ce qui concerne la politique migratoire. De même que son traditionnel allié politique, le parti libéral allemand (FDP) est en chute libre depuis 2010. Tout cela pourrait affaiblir le poids de Madame Merkel. Notons aussi que les allemands en général ont fait l´expérience que leur pays va bien quand les deux grands partis politiques traditionnels (SPD-CDU) gouvernent ensemble. Mais le SPD a clairement manifesté son souhait de ne pas cohabiter avec la CDU au lendemain du 24 septembre préférant une coalition avec les verts (GRUENEN) et la gauche radicale (DIE LINKE). Au regard des pronostics des sondages, l’hypothèse d’une reconduction de la grande coalition droite-gauche après le scrutin du 24 septembre en sort renforcée même si en politique il faut prévoir d´autres scénarios comme une coalition dite Jamaïque (CDU-FDP et les verts) au cas oú les sociaux-démocrates déclinent toute collaboration avec les conservateurs. Pour être élu Chancelier ou Chancelière, le candidat ou la candidate doit obtenir une majorité parlementaire au Bundestag, ce qui correspond á une majorité absolue de 316 députés. Le choix équivaut á un duel entre le social-démocrate Martin Schulz (ancien président du parlement européen) et la conservatrice Angela Merkel (chanceliére sortante).

Plus de quarante formations politiques sont en lice pour ces joutes électorales, un chiffre record dans l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne, à votre avis à quoi cela est-il dû?

Depuis sa réunification en 1990, l´Allemagne a beaucoup évolué sur le plan démocratique. Ce qui justifie l´innovation des partis politiques avec des idéologies différentes. Il convient de noter que cette évolution des partis politiques n´a pas induit de blocage dans le systéme institutionnel allemand. L’efficacité des partis politiques a déterminé le fonctionnement du système de gouvernement parlementaire de l’Allemagne fédérale. Le paysage politique est relativement stable. Cela s´explique par le systéme de la barre des 5% qui a été instauré en 1953 pour empêcher un parti très radical de gagner des siéges au Bundestag et facilite par là-même la formation d’une majorité parlementaire.

Pratiquement, plusieurs partis politiques restent inexistants sur le terrain. Deux partis politiques dominent la vie politique allemande. Il s´agit des sociaux-démocrates (SPD) et les conservateurs (CDU-CSU). D´autres partis participent á la création de coalitions. Par exemple « Die Linke » (gauche radicale), le FDP (Parti libéral-démocrate) ou les Verts (Die Grünen). Des partis de taille minime en l´occurrence le parti national démocrate d´Allemagne (NPD), Alternative pour l´Allemagne (AFD) ou le parti pirate adoptent souvent une position extrême et radicale pour bousculer le paysage politique allemand. Trois des cinq principaux partis politiques allemands ont été représentés sans interruption au parlement allemand entre 1949 et 2013.

Beaucoup d’observateurs ont exprimé leurs inquiétudes quant à la montée probable en puissance du parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne), quelle est votre opinion là-dessus?

Oui une menace déferlante pèse sur le scrutin du 24 septembre avec la montée en puissance du front national allemand (AFD) suite á la crise migratoire qui constitue une aubaine pour cette formation politique. Alternative pour l´Allemagne (AFD) qui prône des discours xénophobes et eurosceptiques est en passe de devenir la troisième force politique du pays. Son électorat vient de toutes les classes sociales allemandes. La sociologie électorale a montré que le comportement électoral des citoyens allemands est influencé par un certain nombre de facteurs, tels que l´âge, le niveau d´études, la catégorie socioprofessionnelle et le lieu de résidence des électeurs. L´AFD est considérée comme un parti des électeurs protestataires par excellence. Sur cinq élections régionales en 2016, ce parti a obtenu des résultats qui sont cinq fois au dessus de 10 % (Rhénanie-Palatinat 12,6 % ; Berlin 14,2 %), trois fois au dessus de 15 % (Bade-Wurtemberg 15,1 %) et deux fois au dessus de 20 % (Mecklembourg Poméranie 20,8 % ; Saxe-Anhalt 24,2 %). Il est même prédit actuellement de 15% des intentions de vote pour les élections législatives de 2017. Ce qui signifie leur entrée probable au Bundestag. Cependant, en Allemagne, les gouvernements fonctionnent avec des coalitions de deux á trois partis politiques. Il serait improbable que les partis politiques traditionnels (CDU-CSU-SPD) forment une coalition avec l´AFD.

Pensez-vous que Martin Schulz, le candidat du Parti Social-Démocrate (SPD), peut succéder à la dame de fer Angela Merkel au poste de Chancelier Fédéral?

Depuis le départ de Gerhard Schröder en 2005 refusant de former une coalition gouvernementale avec la gauche radicale (Die LINKE), les sociaux-démocrates (SPD) ne parviennent plus á dépasser les 25% des voix au plan national. Ils sont aussi dans l´incapacité á trouver un candidat crédible pour la chancellerie. Martin Schulz qui dispose 23 ans d´expérience politique dans les institutions européennes est considéré aujourd´hui comme le sauveur des sociaux-démocrates. Avec lui, l´euphorie commence á gagner les sociaux-démocrates allemands qui sont privés de victoire aux élections fédérales depuis 2005. M. Schulz a été plébiscité président du SPD par 100 % des délégués. Il bat le record jusque-là détenu par Kurt Schumacher (99,71 % des voix en 1948). Certes, il a des qualités humaines (politicien atypique, chaleureux, gouailleur mais aussi très cultivé) mais il ne pése pas politiquement lourd devant l´indéboulonnable et populaire Merkel, paralysant les sociaux-démocrates. Le SPD accuse un retard de 18 points derriére la CDU, avec 22% d´intention de vote contre 40% pour le parti d´Angela Merkel. Soulignons aussi qu´au niveau régional, la chute de la coalition en Basse-Saxe s´ajoute aux trois défaites du SPD lors de scrutins régionaux en 2017 en Rhénanie du Nord-Westphalie (région natale et fief électoral de M. Schulz), en Sarre et au Schleswig-Holstein. Des coups de boutoirs qui ont cassé la dynamique Schulz. En outre, Angela Merkel dispose de plusieurs alliances possibles qui pourraient vraisemblablement remporter les élections dans tous les scénarios possibles. Peut être la surprise pourrait venir de la part importante d´électeurs indécis.

A soixante-trois ans, Madame Merkel en est à son troisiéme mandat comme Chancelière Fédérale. Elle espére décrocher un quatriéme mandat le 24 septembre 2017. Selon vous, Monsieur SOKOME, à quoi est dû cette longévité à la tête du gouvernement fédéral?

Le succès personnel d’Angela Merkel se résume par son style de gouvernance, sa modération, sa forme de sérénité mais surtout à sa politique d´austérité en Europe. Elle a réussi en onze ans à faire passer l’Allemagne du statut de géant économique endormi à celui de leader politique de l’Europe. Elle a su gérer un certain nombre de dossiers cruciaux pour l’avenir de son pays. Mme Merkel a entrepris avec son gouvernement des réformes intéressantes et courageuses. Depuis 2014, les comptes publics allemands enregistrent un excédent budgétaire de plus de 23,7 milliards d´euros. L´Allemagne est passée de 5 millions de chômeurs á 2,5 millions soit un taux actuel de 5,6%. Mais cette belle réussite économique cache une dure réalité en Allemagne : la pauvreté chez les allemands. Plus de 13 millions de personnes sont touchées donc 15% de la population. Les retraités et les travailleurs qui gagnent moins sont en revanche autant touchés par la pauvreté que le reste de la population allemande. Les chômeurs et les parents célibataires ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Un tiers des étrangers vivant en Allemagne seraient touchés par la pauvreté. Si Angela Merkel est réélue chanceliére le 24 septembre 2017, elle pourrait alors á 63 ans égaler le record de longévité à cette fonction, détenue par son mentor en politique, Helmut Kohl, qui totalise 16 ans.

 

 

 

Interview réalisée á Berlin par Abdel Khader Niang.

 

 

 

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