IMG_0601La condamnation pénale et définitive de Karim Wade a engendré des mutations au niveau du paysage politique sénégalais. Devant le durcissement des autorités judiciaires pour combattre les crimes économiques et assainir les finances publiques, certains hommes politiques qui défendaient le fils du Président par des paroles inflammatoires pour discréditer l´appareil judiciaire n´ont pas pu voir le Sénégal basculer dans l´instabilité politique.

Cet échec politique a vu naître deux catégories de politiciens: Ceux choisissant de jouer le rôle de taupes dans les regroupements politiques en faveur du pouvoir ou bien des dissidents formant leurs propres partis politiques á la reconquête du pouvoir aux prochaines échéances présidentielles. D´autres très versatiles optent la transhumance au dépend de leur conviction politique.

La démocratie sénégalaise souffre de cette maniére d´un terrible mal: La transhumance politique. Par cette notion, on entend le passage d´un politicien d´un parti á un autre, d´une idéologie á une autre. Autrement dit, le déplacement sous la conduite de leaders, des groupes d´élus, vers des partis oú les conditions de réélections seraient plus favorables.

La transhumance politique apparaît donc comme étant une action opportuniste des hommes politiques sans aucune idéologie á la recherche d´une nouvelle élite avec l´espoir de bénéficier de quelques avantages matériels et sociaux: postes de responsabilités, privilégiés politiques, impunité pour faute de gestion etc… Ce comportement de certains acteurs politiques sénégalais constitue á long terme toutes sources de frustrations et de conflits potentiels menaçant ainsi la démocratie et la stabilité politique.

Le transhumant ou le nomade politique cherche á servir son dessein personnel au détriment de l´intérêt général ou des programmes clairs de développement avec l´option de revenir un jour dans son parti d´origine s´il ne trouve pas des pâturages plus verts. C´est une attitude de l´homme politique copiant soigneusement l´animal qui part á la recherche d´espaces plus favorables á sa sustentation et á son épanouissement.

Ces transhumants détruisent le capital humain, empêche la réalisation de l´alternance politique, fragilisent et déstabilisent les partis politiques, décrédibilisent la démocratie et donnent la preuve flagrante que leurs intérêts ne sont pas dans la défense des idéaux qu´ils prétendent porter mais au contraire qu´ils sont mus par des instincts bassement alimentaires. Ainsi, les grands discours patriotiques, les principes idéologiques, les convictions intimes et les engagements de plusieurs décennies s’effacent d’un coup devant l’appel du ventre. Ce théâtre politique désolant d’hommes indignes, se traînant dans la boue de leurs trahisons, est une honte nationale et une gangréne pour la démocratie sénégalaise qui devait être une compétition de réponses aux questions auxquelles les citoyens se posent. Lorsque la politique  devient un fonds de commerce ou un métier on ne peut qu’assister à une pollution de l’environnement politique. Ceux qui changent de partis politiques du jour au lendemain sans aucune idéologie doivent impérativement comprendre qu´en politique la victoire ne vient pas par la masse mais par conviction et effort des fidèles. Certes, si on ne se retrouve plus idéologiquement dans une formation politique, il est compréhensible de changer de cap mais l´obsession du pouvoir et de ses avantages restent la principale cause de la transhumance politique émanant d´une trahison de la volonté populaire.  

Au niveau parlementaire, la question a été résolue par le législateur sénégalais á travers la révision constitutionnelle du 22 janvier 2001. L´article 60 de la Constitution ainsi que l´article 7 du Règlement Intérieur de l´Assemblée Nationale prévoit que “tout député qui démissionne de son parti politique en cours de législature est automatiquement déchu de son mandat”. Le Règlement intérieur précise que “le Bureau de l´Assemblée nationale reçoit et constate la démission d´un député et installe son suppléant.” Ce qui constitue un acquis démocratique de taille comparé á certains pays africains dont aucune juridiction n´a été spécifiquement désignée pour réguler cette problématique ou bien en France oú le député nomade peut conserver son siège.

Par contre, la transhumance individuelle ou collective indépendamment d´un mandat parlementaire remet fortement en cause la crédibilité de nos hommes politiques dans leur ensemble et á jeter l´opprobre sur la politique en général. La Constitution n´a trouvé aucun remède á ce fléau pour encadrer ou interdire de telles pratiques. C´est une question á la fois morale, loyale et éthique. Ce malheureux comportement de certains hommes politiques met en péril notre démocratie de longue date. La transhumance est un phénomène immoral difficile á éradiquer car elle fait réapparaitre la vieille question discutable du lien entre la politique et la morale. La solution alternative qu´on pourrait adopter est d´introduire les enquêtes de moralité dans la nomination aux postes de l´administration et l´Etat doit jouer son rôle de non partisan. Les qualités et les compétences individuelles ainsi que les errements et les fautes personnelles punissables ne doivent pas se baser sur les couleurs du parti politique au pouvoir. L´Etat doit assurer l´égalité entre les citoyens indépendamment de leur idéologie politique.

 

Souleymane SOKOME

Consultant juridique et politique Berlin 

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