Le président Wade est annoncé à Dakar très prochainement en compagnie de son fils Karim. Est- ce que ce retour ne risque pas de chambouler les plans de la mouvance présidentielle pour les prochaines élections législatives ?

Je pense non car les deux camps ont des stratégies politiques différentes et la mouvance présidentielle est dans l’obligation de rafler la majorité des députés au Parlement pour éviter une cohabitation politique qui risque d´être extrêmement compliquée. Certes, Abdoulaye Wade a toujours aimé la politique mais il est temps qu’il se retire pour faciliter la relève. Il doit être au service des jeunes leaders politiques de demain. Pour faciliter sa retraite politique je pense la presse nationale ne devait pas promouvoir sa politique spectacle au détriment de l’intérêt de la nation ou du parti démocratique sénégalais. Quant à Karim Wade si la constitution et la justice le permettent de se présenter aux prochaines élections législatives, c’est son droit le plus absolu. Par contre, cela ne remet nullement en cause les plans stratégiques de la mouvance présidentielle et vue la situation politique actuelle du Sénégal Karim Wade ne pèse pas lourd. Il n´a aucune base politique solide au Sénégal qui pourrait inquiéter le parti au pouvoir. Politiquement parlant Karim Wade reste inactive depuis cinq ans.

Comment analysez- vous l’arrestation de Khalifa Sall et Bamba Fall ?

Vous savez avoir un privilège et la chance de servir son pays ne signifie pas sucer son peuple. C’est le message que je voudrais bien passer aux hommes politiques, cadres et hauts fonctionnaires de notre pays. En ce qui concerne le cas de Khalifa Sall, je ne dis pas qu’il y a eu de détournements de derniers publics ou pas. Néanmoins, nous devons éviter de mettre la justice mal à l’aise à chaque fois qu’une personne issue de la politique a des ennuis judiciaires. Cela ne facilite pas le travail des juges. On peut fustiger la manière et la rapidité dont Khalifa Sall et Bamba Fall ont été arrêtés mais il ne s’agit nullement d’un complot politique ou politico-judiciaire. Un leader politique ne devait pas avoir peur de la justice s’il est irréprochable surtout quand on aspire à la majorité suprême. Il faut savoir que la politique est un univers extrêmement dur et à la moindre erreur ou non vigilance vous pouvez chuter et s’écraser sur le sol comme une prune pourrie. Khalifa Sall et Bamba Fall ont été naïfs par le fait de ne pas pouvoir justifier ce que la justice leur reproche. Ils sont tombés dans le piège politique et ont été abandonnés par leurs propres camarades de parti. L’argument selon laquelle la méthode d’utilisation des fonds d’Etat versés à leurs mairies existe depuis des années est tout simplement obsolète. Ce n’est pas parce que tout le monde détourne ou vole l’argent du contribuable que chacun doit le faire. Il s’agit ici d’une affaire publique c´est á dire des biens du peuple et l’Etat doit rester puissant face aux délits.  

Depuis cette arrestation de Khalifa Sall on parle beaucoup de la partialité de la justice sénégalaise. Cela n’est-il pas vrai si l’on regarde le rétroviseur depuis que Macky Sall est au pouvoir ?

Je pense non. Historiquement depuis 1960, on note des aptitudes irresponsables de protection politique menant à une mauvaise gestion de la Cité, au clientélisme et à la corruption. Il n’y a eu aucune inquiétude de la part des régimes précédents face aux délinquants financiers. Avec le régime de Macky Sall la traque des biens mal acquis constitue donc la fin de la récréation. Autrement dit la fin de l’impunité. Aucune malversation n’est désormais tolérée. J’encourage vivement le gouvernement à continuer sur cette lancée sans distinction de couleur politique car notre pays souffre depuis des années de la corruption, du détournement des derniers publics, du manque de patriotisme, la malhonnêteté intellectuelle et la cupidité. Le combat ne sera pas du tout facile. D’abord à cause de la société qui est souvent émotionnelle face á la culpabilité des hommes politiques mais aussi le fait que la justice et le pouvoir sont liés l’un à l’autre. Le procureur de la République en tant que représentant de l´Etat protége l´intérêt public et la justice applique la loi.

Ceux qui détournent les derniers publics sont en général issus du milieu politique ou administratif même s’il existe dans d’autres domaines. Ce qui explique la politisation des dossiers judiciaires. Il y a moins de pression politique, médiatique ou maraboutique quand il s’agit des détenus issus du domaine privé.

Le problème ici ce n’est ni Macky Sall encore moins la qualité des juges mais les critiques parfois outrageantes quand il s´agit d´une affaire politico-judiciaire. Nous devons faire la différence entre justice indépendante et impartiale. L’indépendance est une interdiction faite au pouvoir politique de s’immiscer dans la magistrature tandis que l’impartialité est une obligation faite au magistrat de juger en toute neutralité l’affaire qui lui est soumise. Ces deux notions posent énormément de problèmes dans les démocraties modernes surtout lorsque les dossiers sont politisés. L’indépendance de la justice est une condition absolue pour que l’appareil judiciaire soit crédible, efficace, équitable et surtout respecté par tous les citoyens.

Quel aperçu faites-vous du dernier rassemblement du mouvement y’en a marre ?

C’était une manifestation démocratique et le Sénégal sort gagnant en respectant ses engagements nationaux et internationaux relatifs au droit de la liberté d´expression. Fondé par un collectif de rappeurs et quelques journalistes pour défendre la démocratie sénégalaise, le mouvement est en train de perdre sa crédibilité surtout quand les jeunes déclarent vouloir siéger au Parlement sénégalais et se rapprochent de l’opposition. Les élections législatives prochaines risquent de mettre un bémol à leur engagement. On peut plus considérer le mouvement comme apolitique. Il faut souligner que les revendications formulées par le collectif lors du rassemblement sont purement politiques et visent à basculer le parti au pouvoir alors que l’apolitisme et l’engagement citoyen de Y’en a marre étaient des facteurs crédibles vis-à-vis du peuple.

Interview réalisée par Boudal NDIATH

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