malal camara

Fondements théoriques et éclairages historiques…

Au lendemain de la décolonisation en Afrique, plusieurs modèles de développement ont été construits par les États centraux. Ces modèles politico-économiques, largement inspirés du modèle colonial, ont été, pour le cas du Sénégal, centralisateurs et unilatéralement verticaux avec l’approche communément appelée « top down ». Cette démarche a engendré de multiples conséquences comme la marginalisation des populations et de leurs différentes échelles de gouvernance (régions, communes) alors qu’elles étaient les principaux bénéficiaires, ainsi que des déséquilibres territoriaux dont la persistance est devenue une contrainte majeure de développement humain. Ces modèles, dans leur conception, font fi le plus souvent de la complexité sociale et de ses dimensions qualitatives, relationnelles et locales. C’est la raison pour laquelle, le centralisme étatique outrancier comme démarche, semble avoir montré ses limites quant à la résolution harmonieuse des préoccupations politiques, sociales, économiques et culturelles des populations à la base, car de l’indépendance à nos jours, ce dirigisme étatique n’a pas produit les résultats escomptés.

Au Sénégal, l’émergence plus ou moins récente du concept de développement local participe de la volonté partagée (État, société civile, communautés de base) de trouver des réponses pertinentes aux préoccupations légitimes des populations, car il est avéré que, tant qu’il n’y a pas d’adhésion, de participation effective et surtout de responsabilisation des acteurs locaux, il ne peut y avoir de développement local réussi.

L’importance et la nécessaire reconnaissance du niveau local comme entité territoriale ayant des spécificités économiques, sociales et culturelles ne sont plus à démonter. Ainsi, au lendemain des indépendances, avec la décentralisation progressive de certaines actions au niveau des politiques publiques, la dimension locale est de plus en prise en compte. L’objectif est de corriger les déséquilibres entre territoires par une mobilisation de toutes les énergies et une valorisation des potentialités territoriales.

Au regard de ce qui précède, il est important de distinguer les notions d’aménagement du territoire, de développement communautaire et de développement local :
Le développement communautaire est une modalité du développement local, tout comme la décentralisation.
L’aménagement du territoire est une politique publique qui vise à corriger les disparités (économiques, sociales, culturelles…) inter et inter-régionales, en vue d’un développement territorial harmonieux et équilibré. Si l’aménagement du territoire s’accompagne d’une mobilisation de ressources humaines en vue d’une meilleure valorisation du terroir,
le concept de développement local, quant à lui, est fondé sur un ensemble de principes directeurs répondant à un certain nombre de finalités.

Ainsi, selon Amor Belhédi (1996), le développement local s’articule autour de six (6) principes :
l’équité : il s’agit de rompre le schéma traditionnel entre le « Centre et la Périphérie » ;
la croissance endogène : elle exprime un développement conforme aux ressources locales et une grande dévolution de pouvoirs aux organisations locales ;
l’autonomie territoriale : elle implique un grand pouvoir de décision du « Local » par rapport au « Centre » ;
une organisation territoriale centrée : sa finalité est de répondre aux besoins locaux (transformation de produits, livraison de services de proximité, etc.) ;
la préservation des écosystèmes : rendre compatibles l’exploitation des ressources du territoire et la sauvegarde des écosystèmes ;
la maîtrise locale des techniques utilisées : les populations locales doivent maîtriser les technologies utilisées dans leur territoire, sinon toute intervention dans l’espace local devient une intrusion.

Cette analyse nous amène à constater aisément que le développement local couvre plusieurs dimensions parmi lesquelles la décentralisation, le développement communautaire, la déconcentration, le développement durable et l’aménagement du territoire. Chacune d’entre elles définit une réalité particulière, qu’il faut élucider et articuler avec le contexte national. Le développement local revêt une double finalité qui vise à corriger les disparités locales, mais également à promouvoir la participation des citoyens et de leurs organisations dans la vie de leur territoire. A ce titre, il regroupe un ensemble de stratégies concertées pour le développement endogène des territoires et repose sur la mise en valeur des ressources humaines, naturelles, technologiques et financières d’un terroir. Il requiert enfin une participation effective des acteurs locaux dans la transformation de ces ressources.

En résumé, le développement local constitue une étape importante dans le processus d’élargissement de l’espace public et un outil de choix dans une démarche de prise en charge des problèmes de développement à la base dans un contexte d’intégration économique sous régionale en construction.

Changement de paradigmes…

Aujourd’hui, avec l’Acte III de la Décentralisation et le Plan Sénégal émergent, l’organisation territoriale du développement constitue une des dimensions des stratégies de développement territorial dont l’importance n’est plus à démontrer. Il en est de même pour le niveau local qui demeure le niveau opérationnel d’actions pertinentes pour faire face aux grands enjeux mondiaux de développement donnant lieu à des grands agendas internationaux tels que les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) ou l’agenda du Climat (Rio+20) selon le concept « penser global et agir local ». Cette reconnaissance devrait logiquement déboucher sur un renouvellement des réflexions et des actions en matière d’aménagement du territoire, et sur un renouveau des politiques de décentralisation et de renforcement du rôle des autorités locales. Même si des progrès importants sont constatés sur ce plan, on est encore loin du compte dans la plupart des pays, notamment d’Afrique.
Au Sénégal, la vision déclinée par les plus hautes autorités du pays parle de « Territoires viables, compétitifs et porteurs de développement durable ». Cela traduit, s’il en est besoin, un changement de paradigmes articulé autour de l’approche territoriale, comme levier pour le développement local ou tout simplement, la territorialisation des politiques publiques de développement.

l’approche territoriale, un levier pour le développement local ?
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Dans la définition du territoire, plusieurs points de vue sont partagés : un lieu spécifique porteur d’identités, une aire géographique délimitée par des frontières administratives ou autres, un site d’appartenance au sens anthropologique du terme, un bassin économique ou d’emplois, etc. Mais comme le dit Jean-Pierre ELONG MBASSI(Secrétaire Général de CGLUA dans Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique), certains, à l’image de Jacques Lévy, proposent de réserver le terme territoire à des espaces à métrique topographique, et d’utiliser le terme réseau pour des espaces à métrique topologique.

L’approche territoriale insiste sur le fait que l’espace n’est pas neutre dans l’activité humaine et l’organisation des sociétés. Ignorer la part que l’espace joue dans les dynamiques d’évolution et de transformation des sociétés et de leurs différents milieux de vie (en termes de territoires mais aussi en termes de réseaux) peut conduire à de graves erreurs d’appréciation.

Prendre le territoire, comme levier de développement local, signifie que le terme développement local ne doit en aucun cas être compris sous l’acception réductrice de « localisme », mais plutôt comme un processus qui est par nature à la fois global et local. Global parce qu’il participe d’une dynamique de modernisation et de transformation de la société dans son ensemble alliant plusieurs niveaux de territoires et d’acteurs sous forme de réseaux, de sorte à tirer le meilleur parti du potentiel de chacun d’eux. Mais local aussi, parce que c’est la traduction de cette dynamique de modernisation et de transformation sur des territoires donnés en termes de mise en valeur des potentiels locaux matériels et immatériels, et d’amélioration des cadres et conditions de vie des populations.
Tous les niveaux de territoires et d’acteurs doivent être mis à contribution dans toute entreprise de développement et l’enjeu ici est d’articuler les actions aux différents niveaux pour garantir leur meilleure synergie et le maximum d’impact positif.

Ou en est le Sénégal en matiere de développement local ?

-Au niveau étatique :

Le Sénégal a vécu une longue tradition de développement local qui, depuis les indépendances, a pris source avec l’animation rurale qui est une modalité de la participation des communautés dans les processus de prise de décision et la décentralisation, comme levier principal d’une dévolution du pouvoir aux populations. On peut retenir à cette étape le mouvement coopératif appelé à devenir la pierre angulaire du développement des communautés rurales testées en 1972. Ces dernières bénéficient également d’un appui technique pluridisciplinaire à travers le Centre d’Expansion rurale polyvalente (CERP) devenu aujourd’hui la Centre d’Appui au Développement local (CADL). Avec la régionalisation de 1996, une étape importante est franchie dans le processus de la décentralisation marquant ainsi un début de responsabilisation des collectivités locales avec la capacité de gestion des acteurs à assumer les neuf (9) nouvelles compétences conférées par les textes de lois.

Les compétences de la région, en tant que collectivité locale, touchent la planification du territoire, le développement économique et social, l’aménagement du territoire, l’urbanisme. La région s’appuie sur l’Agences Régionale de Développement (ARD) et les services techniques de l’État pour exercer ces nouvelles compétences. Toutefois, l’exercice de la gestion des compétences met en jeu plusieurs acteurs dont les rôles, les logiques de fonctionnement et les ressources conditionnent, en grande partie, la réussite du développement local. C’est dans ce cadre que l’Etat a, avec l’appui de ses partenaires, testé des instruments d’appui au développement communautaire, social et local dont les plus importants sont le Programme de Fonds de Développement social et le Programme national d’Infrastructures rurales (PNIR). Ces deux programmes ont ciblé respectivement les Organisations communautaires de base (OCB) et le financement de microprojets, notamment de services sociaux de base et les collectivités locales et le financement de projets structurants. La similitude dans l’approche participative et inclusive ainsi que dans la démarche basée sur la demande prônée par les deux programmes a permis au Gouvernement de s’orienter avers un programme unique d’envergure nationale prenant en compte la dimension développement local et ayant comme porte d’entrée la collectivité locale.

Des programmes de développement local, à l’image du Programme national de développement local (PNDL) ont initié et enregistré des acquis positifs en termes de renforcement de capacités des élus et autres acteurs locaux, d’infrastructures socio-économiques, d’actualisation d’outils de planification, de révision de textes relatifs à la décentralisation et à la charte de déconcentration.

Cependant, malgré ces acquis, il demeure urgent et nécessaire d’offrir un cadre d’harmonisation, de coordination, d’impulsion des actions de développement local et fédérateur des synergies et initiatives. C’est qu’a compris l’Etat en mettant en place l’Agence de Développement local (ADL) en vue de l’institutionnalisation du développement local et d’appui aux structures nationales dans l’exécution de leurs missions de développement local.

L’Agence de Développement local, en tant qu’organe d’appui conseil, de suivi et d‘aide à la prise de décision, vise à instaurer et à promouvoir un développement local cohérent sur toute l’étendue du territoire national. Elle est chargée aussi de fédérer, progressivement, les programmes et projets de développement en veillant à la cohérence de leurs interventions ; de promouvoir les actions de renforcement des capacités des acteurs pour une meilleure prise en charge des exigences du développement local ; de constituer une base de données sur les collectivités locales, de faciliter la mise en place et l’animation de l’Observatoire national de la Décentralisation et du Développement local ; de veiller à la production et à la vulgarisation d’outils de planification et de capitalisation des expériences pour une bonne planification du développement local.

Dans la gestion du développement local, plusieurs acteurs sont impliqués : acteurs institutionnels (collectivités locales, administrations, services techniques déconcentrés), communauté de base ou société civile, secteur privé. Les relations entre ces différents acteurs sont constitutives de la dynamique locale.

-Le rôle primordial des collectivités locales, des élus locaux et de leurs associations:

Parmi les principaux acteurs institutionnels, les collectivités locales, les élus et leurs associations, occupent un rôle primordial.
Grâce aux dispositions de la loi, les collectivités locales assument certains rôles et responsabilités importants parmi lesquels :
le leadership local ;
le contrôle de la gestion des ressources naturelles locales (la ressource foncière, la gestion de l’espace pour le pastoralisme…) ;
la zone d’implantation des infrastructures et équipements communautaires ;
le contrôle du pouvoir local.

En vue d’offrir un cadre fédérateur des initiatives et synergies, les élus ont mis en place des outils et mécanismes de concertation, de coordination et de dialogue politique entre eux mais aussi avec l’Administration centrale et leurs homologues extérieurs dans le cadre de la coopération décentralisée, nord-sud et sud-sud.

Au Sénégal, il existe trois ordres de collectivités locales et chacun d’eux a créé une association en vue de prendre en charge ses préoccupations spécifiques. Dans cette dynamique, les trois ordres ont mis en place une union des associations d’élus locaux (UAEL) en vue de fédérer les efforts et les moyens mais aussi pour être en phase avec les directives régionales de l’Union Economique et Monétaire Ouest africaine (UEMOA).

-La prise en charge de la question du développement local par les OSC et OCB et ONG :

La complexité de la prise en charge de la dimension locale est une donnée réelle à intégrer dans toute approche du développement. L’implication du niveau local nécessite une approche interactive basée sur les résultats et les impacts auprès des bénéficiaires. Des outils participatifs à l’image des Méthodes Accélérées de Recherche Participative (MARP), des Diagnostics Institutionnels Participatifs (DIP) et autres formes de planification participative ont été testés et capitalisés. Cette approche qui privilégie les acteurs locaux et leurs organisations, valorise les savoir-faire locaux et offre, de plus en plus, des opportunités en termes de responsabilisation des populations et de développement de leurs capacités. A titre d’exemples : des OCB, renforcées en passation de marchés par l’ex-Agence du Fonds de Développement social (AFDS), étaient capables de gérer toute la procédure simplifiée de passation des marchés (fourniture d’infrastructures et d’équipements de micro-projets financés) dans les secteurs sociaux de base.

Avec l’approche « faire-faire », certaines ONG ont apporté un appui primordial dans la mise en œuvre de projets et programmes à partir des années 2000. Cet accompagnement constituait une nouvelle alternative pour mieux prendre en charge les défis du développement local.

Conclusion

Comme on peut le constater, il importe de retenir que le passage de l’État centralisateur à un modèle de décentralisation de la sphère publique s’articule autour d’un projet global de négociation, de prise de compétences et de distribution des pouvoirs.

Comme celles qui l’ont précédée, la réforme appelée communément Acte III de la décentralisation affiche la volonté des Hautes Autorités de faire des régions naturelles de véritables pôles de développement, c’est-à-dire des unités d’aménagement du territoire et de développement économique et social, en somme de développement territorial durable. Cette volonté de créer les bases locales d’une démocratie participative et inclusive se focalise sur les fondamentaux du territoire comme lieu de concertation et d’espace propice à l’expression de solutions viables pour un développement durable, porteur de croissance.

Pour opérationnaliser l’Acte III et le PSE, l’Agence de Développement local s’est inscrite véritablement dans une dynamique de développement des territoires, à travers la mise en œuvre d’une approche participative et d’une démarche inclusive du processus d’élaboration d’un portefeuille de projets et programmes. Les centres d’intérêt couverts par ces projets sont, entre autres, l’économie locale, le marketing territorial, l’intercommunalité et la gouvernance pour un développement durable des territoires.

ADL-VIDEO:

Africpost avec Malal Camara(Directeur général de l’Agence de Développement Local)

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