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Souleymane SOKOME est consultant juridique et politique sénégalais installé en Allemagne. Dans l’interview qu’il nous a accordée, il décortique la sociologie politique du Sénégal avec ses acteurs, les conditions d’attribution des licences d’exploitation aux multinationales par les autorités sénégalaises, l’affaire politico-judiciaire du socialiste Barthelémy DIAS etc. Il répond ici d’une maniére objective aux questions de Abd El Kader NIANG. Entretien.

Monsieur Sokome on constate une certaine ébullition sur l’échiquier politique sénégalais, à votre avis à quoi cela est-il dû ?

Vous savez la politique est l´art du minimum, de ce que vous pouvez vendre á l´opinion publique ou une grande partie de celle-ci. La politique est même l´oxygéne de la démocratie. Par contre, nous assistons, aujourd´hui, dans notre pays á un déferlement de politiciens ou de formations politiques sans projets de développement, portées par des acteurs opportunistes, animés par le mépris, la zizanie, la malhonnêteté et la calomnie. Certains prônent des discours empoisonnés et haineux. D´autres prennent la politique comme un lieu de destruction avec toutes formes d´animosités. La plupart d´entre eux n’ont pas de courant idéologique, seul l’intérêt personnel immédiat compte. Par exemple, comparé au monde occidental, les politiciens sont soit de la gauche soit de la droite, démocrate ou Républicain. En outre, la liberté publique et individuelle et notamment la liberté de la presse au Sénégal ne facilite pas aussi les choses. Le danger en est qu´on finit par ne pas obéir aux lois car la liberté tend á y être sans borne. La pratique de la politique non seulement peut mais doit se réconcilier avec les impératifs de l´honnêteté. Ceci dit, il faut que le peuple connaisse le bord de chaque parti politique au Sénégal. Ceux qui sont de la mouvance présidentielle doivent se déclarer comme étant de ce clan. Ceux qui sont de l´opposition doivent se déclarer comme étant de cette tendance. Pour ceux qui ne sont d´aucun des deux camps (centriste) doivent aussi se faire connaître. Cela pourrait éviter á notre pays de ne pas évoluer dans un embrouillamini démocratique. Voilà autant de facteurs qui expliquent l´effervescence politique actuelle au Sénégal.

Est ce que vous ne pensez pas que le Sénégal est dores et déjà en campagne électorale aussi bien pour les législatives de 2017 que pour les prochaines présidentielles ?

Au Sénégal la politique c´est tous les jours même si la campagne n´est pas officiellement lancée. C´est la course au pouvoir et tout le monde veut devenir Président ou avoir un poste politique. Bref, tous les coups sont permis pour accéder au pouvoir. Les citoyens devraient comprendre, et les politiciens se rappeler, que la politique n’est pas un métier, mais l’honneur fait à quelques uns d’exercer une fonction représentative de tous. Il y a donc bien un problème aujourd’hui, celui de l’abîme entre le statut d’hommes politiques vertueux tout entier dévoué à l’intérêt général et au service de la patrie et celui du politicien entièrement voué à sa carrière et à ses intérêts privés.

Que pensez-vous de la marche de l’opposition sénégalaise du 14 octobre dernier ?

Dans une démocratie, manifester est un droit, pas un délit, c´est une liberté constitutionnelle (Article 10 de la Constitution sénégalaise). C´est un droit reconnu aussi par la Commission africaine des droits de l´Homme et des Peuples (CADHP) dont le Sénégal est signataire. Notre pays doit pleinement mettre en œuvre les dispositions de cette Résolution et á se conformer á ses obligations régionales et internationales en matiére de droit de manifestation. Il est important donc de respecter cette clause juridique pour garantir et encadrer les acquis démocratiques pour l´intérêt de la nation. Cependant, une vraie démocratie ne céde pas á la terreur. Dans certaines circonstances l´Etat doit rester fort si l´ordre public est menacé.

De mon point de vue personnel et d´une maniére objective, la liberté d´expression ou de manifestation n´a de valeur que lorsqu´elle permet aux individus d´être des forces de propositions pour le développement de leur nation. Il faut rappeler que le droit de manifester est aussi conditionné par certaines obligations á respecter : le but de la manifestation, le lieu, la date et l’heure du rassemblement des groupements invités à y prendre part et, s’il y a lieu, l’itinéraire projeté tel que remis au service de la police. Dans un souci d´apaisement et pour la bonne image de notre pays, l´opposition est dans l´obligation de respecter les itinéraires imposés par les autorités compétentes. Une nation est une question de solidarité consciente, de résolution totale de vivre ensemble en respectant les mêmes lois et les mêmes principes.

Êtes-vous d’avis que l’opposition sénégalaise est crédible aux yeux de l’opinion publique nationale ? 

Vous savez, la démocratie c´est la compétition de réponses aux questions auxquelles les citoyens d´une nation se posent. En jetant un coup d´oeil sur les responsables de l’opposition, Déthié Fall (Rewmi), Abdoul Mbaye (Act), Ousmane Sonko (Pastef), Oumar Sarr (Pds), Mamadou Diop Decroix (Fpdr), Mamadou Lamine Diallo (Tekki), Malick Gakou (Grand Parti), Diallo Diop (Rnd), Pape Diop (Bokk Gis Gis) et Abdoulaye Baldé (UCS) pour ne citer que ceux-ci, il en déduit qu´il n´y a pas d´opposants mais des mécontents regroupés au sein d´une coalition qui ont juste créé leurs partis politiques parce qu´ils ont été mis de côté par le parti au pouvoir ou par leurs formations politiques dont ils ont quitté pour problème de leadeurship. Certes, l´opposition politique est un trésor démocratique mais á quelques années des échéances présidentielles aucun projet de société pour le Sénégal n´est élaboré. Ce qui remet en cause toute crédibilité politique au niveau de l´opinion nationale, car l´opposition doit aussi comprendre qu´elle a plus de travail que le gouvernement. Pour la consolidation de notre démocratie, le Sénégal a besoin d´une opposition forte et dynamique qui n´a pas seulement le but d´équilibrer le jeu démocratique ou d´apporter des critiques idoines mais faire des propositions constructives et non destructives.

On reproche au gouvernement actuel les conditions d’attribution des licences d’exploration et d’exploitation de nos hydrocarbures à des structures étrangères, à votre avis ces critiques sont-elles fondées ? 

Il faut noter que c´est un phénoméne que j´avais souligné dans mon livre intitulé « Les effets de la mondialisation sur le développement économique des pays de l´Afrique subsaharienne ». L´Afrique d´une maniére générale est riche en ressources naturelles mais l´exploitation de ces derniéres est menée par des multinationales étrangéres qui s´entourent de bataillons de juristes, d´avocats et de géologues. Cela constitue souvent un handicap pour la formation des contrats liant les gouvernements africains et les entreprises internationales car les pays africains n´ont pas les moyens de négocier d´égal á égal avec ces sociétés. Il manque cruellement d´experts juridiques en la matiére pour défendre les intérêts des populations africaines pendant la négociation des contrats. La conséquence est que soit les marchés se concluent au cas par cas, soit les Etats élaborent á la va-vite des contrats.

En ce qui concerne le Sénégal, il peut y avoir un déséquilibre d´intérêt au niveau des contrats vus les termes d´expirations éloignés qui ne permettent pas de tirer le meilleur des ressources naturelles. Néanmoins, on note la transparence dans la mesure oú le gouvernement sénégalais a publié tous les permis pétroliers et les 23 conventions miniéres le liant avec les multinationales étrangéres. Ces informations sont accessibles par tous les citoyens. Il faut souligner aussi que depuis 2013 le Sénégal est membre de l´Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) pour améliorer la gestion du secteur minier et pétrolier au profit des populations locales. Á cela s´ajoute la création par le gouvernement sénégalais d´un Comité d´orientation stratégique du pétrole et du gaz (COS-PETROGAZ) qui a pour rôle la définition, la supervision, l´évaluation et le contrôle de la mise en œuvre de la politique de l´Etat en matiére de pétrole et de gaz. Tout cela constitue comme un gage de transparence de la part des autorités sénégalaises. Pour plus de transparence, je recommande, en outre, au gouvernement sénégalais de publier, de façon systématique et transparente, le montant des taxes et redevances de toute nature que les compagnies extractives versent á notre pays.

Certains acteurs de la société civile comme de l’opposition parlent d’un recul démocratique au Sénégal depuis 2012, année de l’accession de M. Macky Sall à la magistrature suprême au Sénégal, qu’est ce que vous en pensez ?

Ce ne sont pas les acquis démocratiques qui sont remis en cause au Sénégal mais nous avons un probléme de représentativité et de lisibilité. Le Sénégal reste toujours un modèle en matiére de démocratie et d´Etat de droit. Un petit pays comme le Sénégal avec plus de 150 partis politiques c´est énorme. D´une manière regrettable, le multipartisme a entrainé l´absence de véritables projets de société, la prédominance de la doxa sur la mort des idéologies, les alliances contre nature pour la sauvegarde complice d´intérêts, les querelles de positionnement et de tendance qui priment sur l´intérêt général. Le Sénégal ne peut plus continuer á évoluer dans un tel brouillon politique.

Vous êtes á la fois juriste et politologue. Que vous-inspire le probléme judiciaire de Barthélémy Dias ?

Au Sénégal á chaque fois qu´une personne issue de la politique a des ennuis judiciaires, on parle de complot politique ou politico-judiciaire. Cette situation ne facilite pas le travail de la justice et décrédibilise l´appareil judiciaire. Ce qu´il faut retenir en droit pénal est que certains crimes portant atteinte á la vie et á l´intégrité des personnes sont imprescriptibles c´est á dire on peut á tout moment soulever le dossier judiciaire même après des années des faits, d´autant plus que Barthélémy Dias avait bénéficié d´une liberté provisoire. Je salue toutefois sa décision courageuse de se rendre á l´autorité judiciaire en demandant la levée de son immunité parlementaire pour clarifier les choses. Il s´agit ici de sauver sa carriére politique á l´horizon. Maintenant il revient á la police technique et scientifique de prouver sa culpabilité. Laissons la justice faire son travail. Les juges d’instructions doivent pouvoir travailler de façon indépendante dans le seul respect des règles de procédures fixées par le législateur et la constitution.

Interview réalisée par Abd El Kader NIANG

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