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Depuis les fameux attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme islamiste a pris un essor considérable en termes de dangerosité et d’aggravation, acquérant ainsi une capacité de nuisance certaine pour les démocraties dites occidentales et celles outre-Atlantique. Aux guerres dites classiques qui prévalaient jusqu’alors, celles conventionnées et précisément définies, a ainsi succédé une nouvelle forme de conflit absolument déstructuré et anachronique, plus proche d’une guérilla que d’une guerre traditionnelle ou classique, qui a bouleversé l’ensemble de la doctrine militaro-stratégique des plus grandes puissances de la communauté internationale. En d’autres termes, on est passé d’une guerre insurrectionnelle à une guerre contre-insurrectionnelle.

Dans ce défi, nouveau pour le monde de la Défense et de la sécurité, l’Afrique n’est pas épargnée, au contraire elle est l’une des parties les plus frappées par le phénomène. Néanmoins, il existe une nette différence entre les modes de fonctionnement du terrorisme en Afrique et en occident, aussi bien dans le fond que dans la forme. Alors partant de l’idéologie au mode de fonctionnement, en passant par le recrutement, on sent une nette différence entre les deux. Donc ceci peut en quelque sorte conditionner des changements dans les stratégies de lutte contre le terrorisme en Afrique.

Les Etats, des plus riches aux plus pauvres, sont tous préoccupés par l’extrémisme religieux qui ne cesse de prendre de l’ampleur malgré l’acharnement que l’on fait à son endroit. Alors, l’Afrique n’est pas épargnée, et même si dès ses origines, l’occident était le principal ennemi et cible idéal des djihadistes, aujourd’hui l’Afrique peut être considérée comme leur terre promise. La lutte contre le terrorisme est aujourd’hui au centre des préoccupations des Etats. C’est une lutte certes difficile, dans la mesure où l’ennemi qui est un militant déraciné sans buts politiques précis mais animés d’une vision transcendantale exclusive, ne respecte aucune convention de guerre est d’une complexité qui dépasse même les grandes puissances surarmées, à plus forte raison que les néo Etats africains qui eux aussi subissent lourdement les effets du terrorisme.

L’extrémisme religieux est un phénomène nouveau que même les armées les plus puissantes ont du mal à cerner, alors l’Afrique qui est aujourd’hui l’une des parties du globe les plus touchées doit adopter une stratégie typiquement contextualisée à l’africaine pour y faire face. Cette tâche est néanmoins d’une grande complexité vu l’ampleur du terrorisme et le manque de moyens des Etats africains. Dans une certaine mesure, le terrorisme tel qu’il se passe en Afrique est nettement diffèrent de la manière dont il s’opère en occident, donc la prise en compte des réalités africaines serait un atout considérable dans la lutte.

L’extrémisme religieux est un fait dont aggravation et la complexité sont animées par une hybridation criminelle, facilitée par toutes sortes de vulnérabilités apparentes dans les zones d’opérations des terroristes en Afrique. A titre d’exemple, les zones d’actions des terroristes (Nord Mali, Bassin du lac Tchad, la corne de l’Afrique) sont des régions périphériques délaissées par les gouvernements sur place et ainsi hors contrôle des Etats dans lesquels elles se trouvent. Ceci cause la vulnérabilité des populations qui par conséquence deviennent réceptives par rapport aux terroristes qui leurs proposent les faveurs que les Etats sont incapables de faire. Si un groupe minuscule de personnes occupent une ville entière et prend les reines en jouant le rôle de l’Etat à sa manière et pire encore, le faisant mieux que l’Etat comme ça s’est passé au nord Mali, il y a vraiment de quoi s’inquiéter. Les jeunes se font recruter pour des raisons économiques car le trafic de drogue, les pillages, les prises d’otages, la fraude, la contrebande, la piraterie, le trafic d’êtres humains, l’immigration clandestine etc. constituent des sources de revenues auxquelles les jeunes de ces zones vivant dans la misère totale ne pourraient tourner le dos. Et tout se passe dans l’impunité la plus totale car l’Etat n’est pas présent dans la zone et celui qui sensé interdire ces délits et crimes en est le plus grand responsable. La radicalisation étant un long processus, c’est avec le temps que ces jeunes se font islamisés, « fondamentalisés » et ainsi utilisés pour commettre des attentats.

Alors, la radicalisation dans ces zones ne se fait pas par internet comme ça se passe en Europe et on ne s’y adhère pas par compassion aux victimes d’islamophobie de l’occident, mais c’est de la pauvreté dont ils profitent pour recruter des jeunes et en faire des terroristes. C’est dans ce cadre que nous parlons de contextualisation parce que des causes jusqu’aux effets, le terrorisme en Afrique comparé à celui en occident connait une différence. La preuve, si on se réfère aux raisons que nous venons d’énumérer, il semble que la lutte contre le terrorisme en Afrique et la lutte contre la pauvreté sont étroitement liées, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs.

Les Etats doivent avoir une politique propre aux régions où opèrent les terroristes, une politique orientée vers le développement surtout des secteurs d’activité économiques des jeunes qui composent plus de 60% des terroristes aujourd’hui. Les jeunes qui vivent dans ces zones tiennent l’Etat comme responsable de leur situation à cause de la politique régionaliste qui favorise certaines parties du pays au détriment des autres, seulement pour des raisons politiques. Alors rejoindre les ennemis de l’Etat est pour ces jeunes une manière de venger ce malheur dont ils sont victimes, sans compter qu’ils y ont aussi beaucoup à gagner. La lutte contre la corruption va aussi dans le même sciage, les soldats des armées refusant de se battre pour une patrie dont l’élite dirigeante des instances militaires est très corrompue ou pire encore qui rejoignent les terroristes car ayant une vie plus aisée parmi eux que dans l’armée nationale. Il semble que ce n’est pas par des stratégies militaires ou en leur privant d’internet que l’on peut empêcher ces jeunes de rejoindre les rangs des djihadistes mais plutôt en les offrant une situation de vie meilleure que celle que peut leur offrir les groupes terroristes et ça ne peut passer que par une politique de développement économique très efficace.

La situation est d’autant plus grave que parfois les fonds qui étaient prédestinés aux secteurs de développement sont alloués finalement aux secteurs de la défense et de la sécurité dans la cadre de la lutte contre le terrorisme car les Etats ignorent que le développement puisse être aussi efficace que la défense dans la cadre de la lutte contre le terrorisme en Afrique. Tout en sachant pourtant que les forces armées ont plusieurs fois montré leurs limites face aux terroristes notamment au Mali contre Aqmi, MUJAO, Ansar dine, au Nigeria contre Boko Haram et en Somalie contre les Shebabs. Il est alors question de changer de stratégie de guerre, de concevoir qu’il existe un lien très étroit entre terrorisme et pauvreté. Il ne s’agit pas de remplacer les activités de développement par les activités militaires mais d’accepter que la lutte contre la pauvreté peut constituer un frein considérable au terrorisme surtout dans le cadre de la prévention. Le développement doit aller de pair avec la défense dans la lutte contre ce phénomène qui est aujourd’hui la plus grande force destructrice en Afrique. Tout ceci doit se faire dans une démarche inclusive impliquant les acteurs étatiques et non étatiques car tout un chacun doit avoir son rôle à jouer, aussi bien les acteurs de développement que les acteurs opérant dans le domaine de la défense et de la sécurité.

Latyr Tine
Etudiant chercheur
Auditeur au master Genre et Consolidation de la Paix
Ecole doctorale ARCIV
Laboratoire d’Etudes Africaines et Postcoloniales
Faculté des Lettre et Science Humaines
Université Cheikh Anta Diop de Dakar

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