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De Dakar à Lagos en passant par Rabat ou Lusaka, il y a au moins une bonne nouvelle que les Africains partagent en se rendant à la station essence : les prix des carburants baissent. Et s’ils ne possèdent pas de voitures, ils peuvent espérer que cette baisse se traduira sur les tickets de transports qu’ils achètent pour se déplacer, voire sur certaines marchandises.

Si plusieurs gouvernements comme celui du Nigeria ont tardé à répercuter (en partie) l’effondrement des cours du pétrole, le mouvement se généralise. Les cours de l’or noir ont été divisés par deux depuis l’été et flottent depuis plusieurs semaines sous le seuil des 50 dollars le baril, mettant brutalement un terme à quatre années de « vaches grasses » pour les pays producteurs. Pour ceux-là, – au nombre de dix-huit en Afrique – ce retournement est évidemment une mauvaise nouvelle. Leurs budgets toujours très dépendants des taxes liées à l’exploitation des hydrocarbures accusent le coup : gel des investissements, tensions sur les dépenses « ordinaires » parmi lesquelles le traitement des fonctionnaires et les subventions accordées aux produits de première nécessité ne sont pas les moindre.

Le Nigeria va devoir réviser son budget

Mardi 20 janvier, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse ses prévisions de croissance mondiale. L’Afrique n’échappe pas à la tendance. Première économie du continent et premier producteur de pétrole, le Nigeria enregistrerait une croissance du PIB (produit intérieur brut) de 4,8 % en 2015 selon l’institution financière internationale, qui a amputé sa prévision de 2,5 points par rapport aux chiffres publiés en octobre. Au Nigeria, la chute des cours s’ajoute à la perte du débouché américain où les huiles de schiste se sont largement substituées aux hydrocarbures importés. Le gouvernement nigérian qui avait construit son budget sur un baril à 78 dollars a dû revoir sa copie. Même si l’introduction d’un nouveau mode de calcul des comptes nationaux en 2014 a fait apparaître une économie plus diversifiée, le budget de l’État continue de dépendre pour près des deux tiers des recettes liées au secteur pétrolier. Le ministère des Finances n’a pas caché qu’il lui faudrait tailler dans les dépenses. À quelques semaines des élections et alors que le pays doit faire face à de nouvelles offensives de Boko Haram dans le nord du pays, le moment est évidemment délicat.

Angola, République du Congo, Gabon, Guinée Équatoriale : à leur échelle, l’équation dans ces pays est la même. Le Gabon et le Congo avaient inscrit dans leurs comptes un baril proche de 100 dollars en 2015. Il faudra faire avec deux fois moins dans un contexte social tendu et une contestation politique croissante à l’encontre d’Ali Bongo et de Denis Sassou-Nguesso. Des élections sont prévues dans ces deux pays en 2016.

Projets pétroliers : il est urgent d’attendre

« On va s’apercevoir que très peu de pays ont profité des bonnes années pour diversifier leur économie et mettre en place les investissements structurants dont le secteur privé a besoin pour se développer » prévient Henri-Bernard Solignac-Lecomte, directeur de l’unité Afrique, Europe et Moyen Orient de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique). Ce qui est vrai des « vieux » pays pétroliers du continent l’est aussi des nouveaux venus comme le Ghana où l’économie continue de reposer sur le cacao, l’or et maintenant le pétrole.

Au cours des cinq dernières années, un tiers des nouvelles découvertes d’hydrocarbures ont été réalisées en Afrique subsaharienne, apportant de nouvelles promesses d’investissement étranger à l’Angola, au Sénégal, Mauritanie, Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone. Mais dans un contexte mondial marqué par le tassement de la demande, l’urgence est désormais… d’attendre. « Combien de temps va durer cet épisode de pétrole bon marché ? Dix-huit mois, deux ans, trois ans. Nous ne le savons pas » reconnaît Guy Maurice, directeur Afrique de Total. Le premier opérateur du continent assure « que les projets déjà lancés au Nigeria, au Gabon, au Congo et en Angola ne seront pas arrêtés ». Pour le reste, les intentions sont plus floues. La chasse aux économies a, en tout cas, commencé. « Les coûts dans le secteur se sont envolés ces dernières années. Nous avons alerté sur cette situation dès 2013 en demandant à nos partenaires de faire des efforts. Nous allons continuer car dans le contexte actuel, il est indispensable que tout le monde soit autour de la table », poursuit M. Maurice. Le message d’Aidan Heavey, le directeur exécutif de l’entreprise britannique Tullow Oil, est identique. « L’augmentation des taxes décidée par plusieurs gouvernements combinée à la chute des cours menace la capacité à poursuivre l’exploration », déclarait-il récemment au Financial Times en citant le Kenya et la Tanzanie.

Les tracas des rentiers du pétrole font en tout cas le bonheur de ceux dont la facture énergétique s’était envolée. « En 2008, le pic des prix des matières premières alimentaires et énergétiques avait généré des tensions sociales très élevées », rappelle M. Solignac-Lecomte en s’appuyant sur l’indicateur de « tension civile » mesuré par l’OCDE. Cet indicateur recense pays par pays le nombre de grèves et de conflits sociaux relatés par les médias. Les données pour 2014 ne seront disponibles que dans quelques semaines mais fin 2013, « il se situait à un niveau deux fois plus élevé qu’en 2008 », précise l’expert de l’OCDE en se gardant de tirer des conclusions.

L’exemple éthiopien

Pour la majorité des pays du continent, l’effondrement des prix du brut apporte donc une bouffée d’air. Après les carburants… l’étape suivante est attendue plus largement sur les produits de consommation importés dont les prix sont en partie fixés par celui des transports. De leur côté, les gouvernements peuvent saisir l’aubaine de cette nouvelle donne pour alléger le poids des subventions dont les budgets sont lourdement grevés. Le FMI estime qu’en moyenne, elles représentent 3 % du PIB, autant chez certains que les dépenses consacrées à la santé ou à l’éducation. Le Maroc a fait un premier pas dans ce sens fin décembre. De son côté, l’Éthiopie n’avait pas attendu ce retournement de la conjoncture pour remettre en cause sa politique de soutien aux énergies fossiles. Fin septembre, en même temps qu’elle annonçait vouloir atteindre la neutralité carbone d’ici 2025 pour prendre sa part à la lutte contre le changement climatique, elle supprimait toutes les subventions. Ce choix radical n’est pas irréfléchi : en Afrique, les énergies renouvelables et en particulier le solaire sont devenues des alternatives compétitives. Et souvent bien mieux adaptées pour donner accès à l’électricité à des populations dispersées sur de vastes territoires.

Par Laurence Caramel du journal Lemonde

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