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Plus de 30 ans après un putsch en 1983, l’ancien général Muhammadu Buhari revient au pouvoir par le moyen des urnes et après trois tentatives; en 2003, 2007 et 2011 couronnées d’échec. Il hérite cependant d’un pays qui est certes la première puissance africaine mais qui fait face à de très sérieux défis sur le plan sécuritaire et économique.
Apres avoir dirigé le Nigeria suite à un coup d’état entre 1983 et 1985, Muhammadu Buhari, 72 ans, leader du All Progressives Congress (APC) a largement battu son adversaire et président sortant Goodluck Jonathan (PDP) (53,96% contre 44,96%) et revient au pouvoir suite à l’élection présidentielle la plus transparente et la plus pacifique jamais connue au Nigeria. Ce pays de 173.9 millions d’habitants devenu depuis avril 2014 la première puissance africaine au détriment de l’Afrique du sud fait face à des défis non négligeables sur le plan de la sécurité et de l’économie. Le nouveau président semble être conscient de ce fardeau dont il a hérité et qui constitue selon son premier discours en tant que président sa principale priorité.

Le Nigeria est la première puissance militaire en Afrique avec environ 9000 hommes dont les corps paramilitaires. Tout le monde se rappelle du travail extraordinaire fait par les soldats nigérians lors des missions ECOMOG de la CEDEAO au Sierra Leone en 1997 et au Liberia en 1990. D’ailleurs plus de 3000 nigérians seraient actuellement dans les missions de Nations Unies, de l’UA et de la CEDEAO un peu partout en Afrique. Le plus grand paradoxe jusque-là inexplicable selon certains spécialistes est que cette puissance militaire soit inexistante face à Boko Haram, qu’elle soit incapable à elle seule de stopper la progression sanglante de ces insurgés.

Même si les questions économiques, plus précisément la lutte contre la corruption était le principal argument de Buhari lors de la campagne électorale, l’insécurité a aussi invraisemblablement joué à sa faveur. L’incapacité pour l’administration de Goodluck Jonathan de trouver une solution à ce problème que représente Boko Haram a beaucoup pesé sur la balance électorale. Militaire de formation, cet ancien général semble être l’homme qu’il faut pour mettre fin à la nuisance de cette secte qui malgré les milliers d’hommes de la force conjointe anti-terroriste formée par le Nigeria, le Tchad, le Cameroun et le Niger, qui lui font actuellement la guerre, continue de faire de nombreuses victimes. Les accusations portées sur la personne de l’actuel président selon lesquelles il soutenait Boko Haram n’ont pas fait effet auprès des électeurs qui lui ont accordé leur confiance. Les populations semblent être plus préoccupées par les questions sécuritaires qu’économiques. La preuve est que selon un communiqué de la commission électorale, Muhammadu Buhari a remporté 21 des 36 Etats du nord du pays. Si certains spécialistes justifient cette victoire par une appartenance religieuse; nord musulman et sud chrétien, la passiveté de Goodluck Jonathan sur la question relative à la sécurité au nord a certainement beaucoup contribué à sa défaite dans cette partie du pays. Même au sud chrétien il a perdu des centaines de milliers de voix par rapport aux précédentes élections.

Le fait que la communauté internationale salut la manière dont les élections se sont tenues plutôt que les résultats, montre qu’une violence poste électorale était envisageable comme en 2011 où plus 1000 personnes avaient été tuées suite à une victoire contestée de Goodluck. Il faut aussi noter qu’une semaine avant les élections, les deux adversaires avaient signé un accord dans lequel ils s’engagent à respecter le verdict des urnes. Surtout, à la veille du scrutin, Jonathan avait appelé les Nigérians au calme tout en menaçant de traduire en justice toute personne qui commettrait des actes de violences. Ceci a d’une part contribué à l’apaisement sans compter que Goodluck Johnatan a lui-même reconnu sa défaite en félicitant son adversaire. Cet acte a fait de lui un grand homme auprès de la communauté internationale car rappelons qu’en 2011 c’est Muhammadu Buhari lui-même qui avait déclaré qu’il rendrait le pays ingouvernable après la victoire de Goodluck Jonathan, une victoire frauduleuse selon son camp. Il est comme disait l’autre, un mauvais président mais un bon perdant.

Le septième pays le plus peuplé au monde affiche des chiffres très satisfaisants pour un pays africain: première puissance économique, première puissance agricole, première puissance militaire, premier producteur de pétrole et cinquième au monde avec 2 millions de barils par jour, un taux de croissance de 6.1% ; exemplaire pour un pays africain etc… sans compter que c’est le pays qui compte le plus d’homme riches en Afrique mais à côté de cela s’affiche 50% de la population qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté; c’est-à-dire plus de 80 millions de personnes. Les inégalités entre riches et pauvres sont très élevées, à titre d’exemple, le Delta du Niger abrite les plus importants sites pétrolifères du pays, c’est là où se produit environ de 90% des recettes d’exportation nigérianes ce qui représente près de 600 millions de dollars selon certaines estimations et pourtant les quelques 16 millions d’habitants qui y vivent sont comme les autres 90% de la population, parmi les plus pauvres du pays et vivent avec moins de 2 dollars par jour. Ceci est la cause pour laquelle il représente une véritable zone de tension qui est peut-être la bombe à retardement qui si elle est négligée plongera un jour ou l’autre, le pays dans une crise sans précèdent.

Il est vrai que le président sortant s’est rendu au scrutin avec une machine électorale PDP affaiblie. De nombreux sénateurs et gouverneurs et pas des moindres, ont fait défection l’an passé pour grossir les rangs de l’opposition parmi lesquels l’imminent Olusegun Obasanjo, ancien chef d’Etat et poids lourd du PDP. Mais il faut aussi reconnaitre que même s’il a fait des progrès sur le plan économique en haussant le PIB du pays de près de 100 milliards de dollars en moins de 2 ans, Goodluck Jonathan a très mal géré la question de Boko Haram et cela a contribué à lui faire perdre le fauteuil présidentiel. Sans compter que malgré cette réussite connue sur le plan économique les élections coïncident avec un contexte économique dégradé, lié en partie avec la chute du prix de l’or noir, donc cela ne pouvait pas constituer un argument de campagne efficace et convainquant. Alors toutes les conditions semblaient être réunies pour une défaite du président sortant.

L’appellation de première puissance économique africaine ne semble être qu’une couverture si on si l’on en croit aux problèmes économiques que connaissent les populations de ce géant d’Afrique. D’ailleurs selon les experts, cette première place du Nigeria est discutable car ces chiffres ne doivent pas être interprétés comme un signe de développement, l’Afrique du Sud étant largement devant le Nigeria en termes de PIB par habitant, d’infrastructures et de gouvernance. Si une petite partie de la population est extrêmement riche, la grande majorité des quelques 170 millions de Nigérians vit avec moins de deux dollars par jour, dans un pays qui manque cruellement d’infrastructures, où tous n’ont pas accès à l’eau potable, où les coupures d’électricité sont quotidiennes et la corruption endémique.

Ces facteurs économiques et sécuritaires qui gangrènent ce pays en pleine ascension doivent avoir des places privilégiées parmi les préoccupations urgentes de Muhammadu Buhari s’il ne veut pas connaitre le même sort de son adversaire lors des prochaines échéances électorales de 2019. Il doit faire du problème de Boko Haram son principal objectif, lutter contre la corruption et les inégalités sociales. Il est anormal que 10% de la population profitent de 90% de la richesse du pays pendant que les 90% qui restent se partagent seulement les 10% restants. On ne peut pas développer un pays pendant que les populations qui y demeurent sont laissées en rade. Les erreurs de Goodluck doivent lui servir de leçon s’il veut garder son poste de président pour au moins deux mandats.

Latyr TINE – Chercheur
Laboratoire d’Etudes Africaines et Postcoloniales
Ecole doctorale ARCIV
Faculté des Lettres et Sciences Humaines – Université Cheikh Anta Diop de Dakar
tinelatyr@yahoo.fr

Africpost 

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