rapYero

Pour le rappeur mauritanien: Les français sont des hypocrites, on le dit et on ne se cache pas. Les français ont divisé l’Afrique. Aujourd’hui le terrorisme est un deal.

AP : Vous êtes le directeur du Welooty Festival et par ailleurs membre du groupe de rap Minen Teye Clan, quelles sont vos motivations pour l’organisation du Festival ? Et comment se comporte le rap dans le pays ?

Yero : De toute façon je vous remercie d’abord de l’importance que vous accordez en ma personne. Etant un artiste et membre actif du mouvement hip hop mauritanien, je pense que je suis bien placé pour parler du rap mauritanien. Nous courons derrière une reconnaissance depuis un certain moment qui n’arrive pas à se débloquer. Personne ne peut refuser que le rap aujourd’hui soit une plus grande mobilisation parmi toutes les formes de musique que nous avons dans ce pays. Le rap réunit toutes les composantes nationales de la Mauritanie, aujourd’hui si on doit parler de l’unité de la Mauritanie ou de l’unité africaine, le rap est la porte la plus rapide. Aujourd’hui pour développer le rap en Mauritanie je pense que le rap mérite une reconnaissance. Avant de parler de développement durable il faut une reconnaissance durable parce que le rap est vu comme une musique de  contestation, de défense et de conscientisation et les autorités ne veulent pas nous accorder une reconnaissance.

Nous étions dans un collectif qui s’appelle 2H-proteste, nous sommes arrivés à faire une démarche pour la reconnaissance ; dans cette période même, nous préparons des assises générales de la culture (AGC), c’est ce qu’on est entrain de préparer pour exactement la reconnaissance de la culture urbaine et toutes les formes de musique en Mauritanie. On ne peut pas parler de développement s’il n’y a pas encore de reconnaissance. On ne peut pas contester que le rap mauritanien ait traversé les frontières et qu’on se retrouve partout dans le monde même si on est toujours dans l’informel.

Pour reconnaître ce hip hop, il faut d’abord que les acteurs soient conscients et comprennent que le rap est un vecteur, une alternative pour l’échec scolaire, que le rap est basé sur le discours, sur l’actualité. Les rappeurs doivent conscientiser les populations et donc développer le rap ça doit être le projet de tout rappeur actif.

Mes motivations pour le festival ! moi j’ai commencé le hip hop à Bababé, c’est dans les années 1997 que j’ai été à Dakar, j’ai été influencé par Darra J, PBS et par Pacotile, le rap se passait en Wolof et on a compris que c’est bien possible de le faire en poular et on a osé pour la première fois de faire un texte en poular. Après je suis parti en ville pour avoir des contacts et des expériences. Je pense que dans le milieu où je suis né les choses sont mortes il y a rien qui se passe, la culture est reléguée au second plan et tout est politisé. J’ai senti le besoin d’organiser ce festival d’abord pour créer une plate-forme d’expression pour que les jeunes puissent s’exprimer, profiter des ateliers et animer des conférences, pour conscientiser et préparer cette jeunesse, donner des spectacles et créer des rencontres, pactiser avec d’autres artistes venant d’horizons différentes. Si on doit le faire c’est dans notre milieu ; c’est la première motivation, pour faire revivre notre patrimoine culturel, de faire briller notre ville parce que nous avons des capacités et des compétences et je ne vois pas pourquoi tout ce qui ce fait dans les autres régions ne doit pas se faire ici. C’est cette envie là que j’ai eu pour mon village, que je suis entrain de réaliser tout doucement avec les jeunes engagés.

Les attentes que nous avons sont multiples, y a déjà des perspectives et des projets qui commencent à sortir de ce festival, des rencontres qui engendrent des discussions et dans ces dernières, sont entrain de germer des idées ; c’est çà l’avenir de la jeunesse et c’est le devoir des jeunes conscients et là je peux dire que la relève est déjà prête pour prendre le festival pour que je vaque à autres choses.

En quatre ans j’ai protégé le festival de toutes les tentatives de récupérations, des intoxications et des diffamations. Aujourd’hui je suis entrain de préparer cette jeunesse à reprendre le festival pour que je parte chercher autres choses. Avec le soutien de l’ambassade des USA, nous sommes arrivés à réaliser ce festival.

AP : Cette édition est la quatrième après une rupture de deux ans. Quelles sont les raisons ?

Yero : C’est une question pertinente. Cette rupture est due à certains problèmes juridiques parce que le récépissé, la reconnaissance c’est toujours un problème. Aujourd’hui dans ce pays si tu fais une activité et que tu n’es pas avec le système, tu ne fais pas de la politique du système, ils vont toujours trouver des possibilités pour te  bloquer, non seulement ils ne vont pas te financer mais juridiquement ils vont trouver des moyens de pression. On avait un problème d’autorisation et un problème de récépissé pour pouvoir faire nos démarches correctement pour nous trouver des partenaires et là avec le temps on a patienté, on a eu à faire des démarches et nous sommes arrivés à trouver notre propre récépissé comme étant artiste reconnu et par rapport à ce récépissé, je peux bénéficier bel et bien de l’assistance des organismes internationaux qui ont compris le combat que je mène à Nouakchott ou dans mon village et qui sentent le besoin de m’assister dans toutes mes activités. Aujourd’hui c’est grâce à cette assistance que j’ai pu monter un projet d’association qui est en place légalement avec ça j’ai eu à faire la quatrième éditions. La rupture est due à ça parce qu’on n’avait pas les moyens de le faire, pas l’assistance du maire, du ministère et de nos cadres ; on a l’assistance de personne  pour faire nos activités.

Chaque année déplacées des centaines de personnes de loin pour les héberger, déplacée la logistique qui est au niveau de Nouakchott à 360 kilomètres d’ici c’est de l’argent, ce sont des moyens et de l’énergie et donc nous n’avons pas cette capacité de le faire chaque année et voila y a eu rupture de deux ans ; nous avons aussi des occupations et des choses à faire. Le festival se prépare toute une année quand tu es directeur d’un festival à la fin d’une organisation tu es dans tes rapports d’activités et directement tu es dans la préparation de la prochaine édition. Tout ça nécessite du temps ; voilà la cause de la rupture. Quatre ans ce n’est pas petit et deux ans de rupture ce n’est rien, il y a des festivals qui se font par cinq ans d’autres par dix ans, nous, on a fait un an, un an et deux ans.

AP : Comment vous avez trouvé des stratégies pour réorganiser le festival dans cette ville où vouloir faire quelque chose n’est pas du tout facile et comment vous avez fait pour convaincre la jeunesse de Bababé ?

Yero : Apres leurs tentatives de récupérations ils ont compris que ces jeunes ne sont pas faciles à maitriser, on n’a pas voulu vendre ce festival à un prix banal parce que c’est quelque chose de précieux, qui nous a permis de faire face à face avec ses jeunes et de les faire comprendre que nous sommes des jeunes. Il ne faut pas qu’ils nous refusent notre capacité d’initiative, compétence. On ne choisit pas pour nous, on choisit pour nous même, nous ne sommes pas des moutons qui broutent dans la prairie du système. Voilà, ces jeunes et ces femmes qui devaient être là pour nous servir, c’est pourquoi ils ne sont pas là c’est dû à cela. C’est justement des jeunes qu’ils assistent à ses activités minables qui sont maitrisés, téléguidés et contrôlés. Nous sommes incontrôlables et nous ne sommes  pas maitrisés par qui que ce soit et voilà ils ne trouvent pas l’utilité de nous assister parce que nous jouons une carte qui ne les arrange pas ; voilà pourquoi ils ne sont pas là. Nous ne sommes pas allés les voir pour cette année, pendant trois ans, on part les voir, ils jettent nos dossiers pourquoi ? Parce qu’ils n’arrivent pas à trouver ce qu’ils veulent, ce qu’ils attendent de nous or ces autorités ne sont là que pour eux-mêmes et pas là pour nous et la conscientisation de la masse c’est notre devoir. Aujourd’hui par rapport au programme qu’on a fait cette année, nous sommes allés très loin dans la situation pour faire comprendre à ces gens c’est quoi le rôle d’un maire, d’un députe parce que les gens ne les connaissent pas. Nous sommes une génération consciente qui part à la rencontre de la population, ces gens doivent être là pour nous servir et non de se servir de nous.

Pendant les deux ans où on n’a rien fait, on a passé du temps à réfléchir parce que à chaque fois que tu fais une activité pendant deux ou trois ans et revenir faire toujours la même chose, je pense que c’est monotone, ce n’est pas important. Il n’est pas dit qu’il ne faut pas arrêter ou reculer, il faut mieux reculer et bien reculer pour mieux sauter et dans ces années là on a passé du temps et on a fait une étude du milieu ; on a compris pour changer les choses comment faire, il faut mettre en place des stratégies, une stratégie qu’on a mis en place et qui est entrain de suivre son chemin, on est au début et dans un mois ou deux nous reviendrons ici avec d’autre chose qui n’a rien avoir avec le festival. C’est une stratégie qui ne se dit pas, ils sont entrain de nous comprendre et de se rapprocher de nous, de nous encourager et de nous promettre que pour le reste ils seront toujours à nos cotés. Ça ne nous suffit pas ce qui nous suffit c’est d’aller au bout de notre objectif.

AP : Cette quatrième édition laisse apparaitre un caractère humanitaire avec des dons à des élèves nécessiteux?

Yero : Il y a le caractère humanitaire parce qu’il y a une distribution des cahiers aux écoles fondamentales gratuitement. Il y a une organisation qui a été mise en place à l’occasion de ce festival pour aller dans l’humanitaire ; c’est des jeunes qui ont compris qu’ils peuvent faire une synergie pour aller de l’avant, y a beaucoup d’autres projets qui vont aller dans ce sens.

AP : Est-ce qu’il y a d’esclavage en Mauritanie ?

Yero : Oui s’il n’y avait pas d’esclavage  des hommes comme Birame ne seraient pas détenus à Aleg. Aujourd’hui le gouvernement a reconnu que ça existe. L’esclave existe bel et bien en Mauritanie.

AP : Qu’est ce que les rappeurs comptent faire pour Birame ?

Yero : les rappeurs ont toujours eu cet esprit de contestation avant même que Birame Dah Ould Abeid n’arrive sur le terrain, nous étions sur le terrain, nous étions là contre l’esclavage ; on s’est toujours tenu debout pour conscientiser des masses, pour dénoncer le système de caste dans nos villages, les problèmes de l’esclavage, du racisme et d’interethnique. Tout ça c’est des problèmes auxquels nous sommes confrontés, alors depuis un bon moment nous sommes levés debout pour dire non à l’esclavage pour dénoncer et pour conscientiser et malheureusement ça ne peut pas se faire du tic au tac il faut encore 150 ans pour que d’autres générations puissent se détacher de ces chaines, c’est toute une génération qui est sacrifiée. Le combat contre l’esclavage c’est un déni de l’humanité et de citoyenneté. Les noirs, peulhs, soninkés et wolofs, sont confrontés à un problème de citoyenneté les autres sont confrontés à un problème d’humanité parce qu’ils sont pris comme des objets par les gens qui les font travailler et qui les utilisent comme des animaux.

Ce que nous comptons faire c’est de continuer à dénoncer, à conscientiser à marcher parce qu’on a été matraqué, on a reçu des grenades de lacrymogène. Certains d’entre nous ont été arrêtés, emprisonnés et nous on ne s’arrête pas, on continue, on a toujours été dans les marches de l’IRA (Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste), de TPMN (touche pas à ma nationalité). Aujourd’hui Birame Dah Ould Abeid est en prison, c’est malheureux.

AP : Bled-art a boycotté la coupe du monde 2014 ?

Yero : Le football, c’est un business comme le terrorisme et malheureusement un business qui ne fait pas profiter à la jeunesse africaine. Cette jeunesse africaine qui est entrain de perdre son temps à suivre des milliardaires tapés sur des ballons ronds. C’est malheureux de voir des jeunes qui sont là qui passent tout leur temps à faire du thé et à suivre le football (les championnats en France, Espagne, Angleterre, Allemand,  et en Afrique, la coupe du monde) ça ne finit pas. En boucle ça prend toute une vie. Les jeunes devaient chercher des possibilités de trouver des occupations ou bien de développer le football chez eux au lieu de rester des spectateurs ou de chamailler pour des problèmes de Messi et de Ronaldo. Ils n’ont qu’à se faire des Ronaldo chez eux. Exemple la Mauritanie est un pays qui ne s’est jamais qualifiée à la coupe d’Afrique, c’est malheureux de voir ces gens entrains de perdre du temps.

Pourquoi Bled-Art boycotte la coupe du monde 2014? Parce qu’on n’est pas d’accord avec ce football là. Ce sont des informations qu’on a vu à la télé qui nous ont choqué. A Rio de Janeiro, y a des favelas, les gens oublient qu’il y a des millions de pauvres au Brésil et en Amérique surtout. Au Brésil, ils ont voulu cacher l’image de Rio de Janeiro pour faire un décor qui est faux, pour impressionner le monde et pour dire que tout va bien au Brésil alors qu’il y a des gens qui ont été rasés, la coupe du monde a créé des milliers de sans abris parce qu’il faut déconstruire des favelas pour construire des infrastructures alors qu’on n’a pas créé des solutions pour ces gens. Ces gens qui ont été chassés de chez eux ne profitent pas de ces stades. Ces milliards qui ont construit des stades peuvent en une journée régler le problème des brésiliens.

Le système est conçu de telle sorte que les dirigeants ne voient que leurs problèmes, ils ne se soucient plus des problèmes des populations. J’étais au Mali, une française qui m’a mis en contact aves d’autres amis en France qu’ils avaient un projet de compilation, des rappeurs jamaïcains et guadeloupéens qui ont été choqués par ces images ; nous sommes le seul groupe africain qui fait parti. Nous avons essayé de jouer, moi et Big César, un son, Bled-Art swag boycotte la coupe du monde. Je n’ai pas suivi cette coupe du monde, on a écrit sur ça pour dire qu’on n’est pas d’accord. Malheureusement la compilation n’est pas encore sortie jusque là.

AP : La rencontre avec la ministre de l’artisanat à Nouakchott?

Yero : C’était par rapport à la reconnaissance des cultures urbaines. On n’a pas encore eu gain de cause. Avant il y avait des rappeurs qui étaient là pour le système. Ils ont eu un conflit avec le système et ils ont été chassés. Nous sommes des rappeurs qui n’ont jamais eu quelque chose au niveau du ministère, aujourd’hui on est entrain de nous battre, on est arrivé jusqu’au bureau de la ministre, on a craché toutes nos vérités et elle est d’accord. Elle a reconnu les erreurs et les insuffisances qui ont été produites par son ministère, elle s’engage à aller avec nous pour la reconnaissance des cultures urbaines. Pour l’instant les choses s’annoncent bien et on prend notre temps et bientôt on verra parce que c’est un décret qui doit la faire.

AP : Si vous avez quelque chose à ajouter comme suggestion ou contribution et des réponses que vous avez à répondre dont les questions ne sont pas posée ? on vous écoute.

Yero : C’est le début de quelque chose qui est entrain de germer ; aujourd’hui nous sommes avec le concept « Jocko Sa Fami » « joint if you understand » pour l’instant on ne le dit pas en français parce que on n’a pas l’assistance des français. Les français sont des hypocrites, on le dit et on ne se cache pas. Les français ont divisé l’Afrique, ils continuent à croire que nous sommes toujours dans la colonisation. Nous sommes une jeunesse nationaliste et panafricaine, qui a compris que pour régler le problème de l’Afrique chacun de nous doit retourner dans sa maison, dans son village, dans sa région, capitale, pays.

Oumar Ba

Journaliste – Consultant chez Africpost

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