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En Mauritanie, la célébration de 2015, année de l’éducation, intervient à l’heure de la mondialisation accrue des échanges humains et de la globalisation progressive des économies. De plus en plus d’intérêt est porté à l’évolution de notre système d’éducation. Dans cette perspective, cet article sera consacré à un rapide survol de l’évolution de l’éducation à travers les siècles.

L’école, en tant que lieu d’enseignement, s’est réellement développée au Moyen-Âge. Une des composantes de sa mission reposait sur un curriculum constitué du trivium (l’enseignement de base, la grammaire, la rhétorique, la dialectique) et du quadrivium (l’arithmétique, la géométrie, la musique, l’astronomie). Le rôle de l’éducateur n’était pas seulement d’enseigner mais aussi d’éduquer. L’élève du Moyen-Âge, comme celui de l’Antiquité, doit apprendre ses réponses par cœur, car savoir à cette époque, c’était savoir par cœur. L’école était élitiste, peu d’enfants y avaient accès et qu’encore moins avait accès aux études supérieures. De plus, cette école était réservée à une élite, et fondée sur un savoir indépendant de l’enseignant et de l’apprenant. Observation étant faite qu’on ne parlait pas beaucoup de pédagogie et que l’école du Moyen-Âge prônait « l’idéal de la personne éduquée. » Ce modèle qualifié de « traditionnel » va se perpétuer jusqu’à nous. On cherche encore, de nos jours, à ce que l’école soit plus qu’un simple lieu d’instruction, lieu où des maîtres, à tour de rôle, transmettent leur savoir. On souhaite que l’école éduque, façonne en profondeur les élèves, et leur inculque des valeurs. En définitive, ce modèle traditionnel du Moyen-Âge va progressivement s’effriter tout au long de l’époque suivante, la Renaissance.

Historiquement, la Renaissance réfère à une civilisation, la nôtre, qui redécouvre les grands auteurs de l’Antiquité. C’est une époque qui sera marquée par de grands changements sociaux et économiques qui vont  mener à une redéfinition de « l’idéal de la personne éduquée. » D’abord, soulignons l’action du mouvement humaniste de la Renaissance. En effet, avec l’invention de l’imprimerie (Gutenberg), les documents deviennent de plus en plus   accessibles. Un plus grand nombre de personnes est en mesure d’apprendre, et de lire des textes et d’autres documents. En conséquence, les personnes accèdent à une plus grande liberté d’expression et une plus grande circulation d’idées. Longtemps, l’éducation médiévale a eu  pour but de former l’élite qui formerait les autres acteurs sociopolitiques importants. Mais, l’humanisme propose aux hommes de son temps un « idéal de réalisation humaine » qui fait de chaque homme l’artisan de sa vie en puisant dans les ressources de sa volonté et la puissance créatrice de son intelligence. » Ensuite, notons que redécouvrir l’héritage des grands auteurs de l’Antiquité signifiait également redécouvrir les mathématiciens, les scientifiques, et pas seulement les philosophes. De fait, la science et la technologie font des pas de géants en Occident à partir de la Renaissance. Un envol qui s’explique par le fait que les penseurs de l’époque démontraient un grand intérêt pour la science et la recherche scientifique. Des pionniers comme Thomas d’Aquin, Copernic, Galilée, Kepler, et Newton, avec leurs réalisations scientifiques, ouvrent la voie à une classe de scientifique qui va redéfinir notre vision du monde et des lois qui le régissent. C’est « l’idéal de la raison » qui va graduellement s’imposer. L’univers devient l’objet d’une grande géométrie que le nombre exprime. Ainsi, un espace est ouvert où le sens de la vie et du monde n’est plus entièrement donné par la collectivité, par les coutumes, par les héritages ou les traditions auxquels on appartient. Mais, un espace où le sens est construit quelque part entre les convictions reçues et l’expérimentation individuelle, et qui demeure ouvert à l’incertitude relative, à la critique, à la libre pensée, à la délibération, en un mot à la raison. Toujours dans un même sens, les grandes explorations et la découverte du Nouveau-Monde, l’imprimerie, la réalisation du fait que l’Univers est constitué de systèmes et de planètes qui s’étendent à l’infini, autant de réalités qui contribuent à une ouverture de la pensée. Au bouleversement de la pensée qu’engendre ce passage à la modernité correspond une transformation des finalités éducatives. D’où l’urgence pour les humanistes de réfléchir à la place de l’homme dans l’Univers, de définir un modèle humain qu’une éducation éclairée devra réaliser. D’entrée de jeu, il est nécessaire de rappeler qu’Érasme et Rabelais ont apporté un grand vent d’humanisme à l’éducation qui a bouleversé l’éducation scolastique médiévale. Ils vont redéfinir leur idéal de la personne éduquée, un « idéal humaniste. » Alors que pour  Rabelais il n’y a pratiquement aucune limite à la connaissance humaine. Pour Érasme l’essentiel de la connaissance réside dans le langage. En tout état de cause, Érasme partagait une grande partie des objectifs éducationnels de Rabelais. Mais il limitait l’apprentissage à la littérature. Chez Erasme, la finalité profonde de l’éducation était de « former un homme de bon sens et de bon goût, capable de discourir oralement et par écrit. »

De fait, la tâche d’une pédagogie rigoureuse du sens ne se développera davantage en éducation que pendant le siècle des Lumières. En plus du progrès, une spécificité particulière des Lumières est que trois champs de l’activité humaine seront particulièrement étudiés: la Science, les Arts et la technique. En conséquence, chacun de ces domaines devra se mettre au service du progrès et du bonheur de l’humanité. Tout comme c’est le cas à la Renaissance, les Lumières se distinguent par des conflits relatifs aux aspects de l’opposition de la raison à l’ignorance. D’ailleurs, la Révolution Française l’illustre bien cette opposition qui va mener à l’avènement de « la réalité positive de la raison » : les droits de l’individu, les droits collectifs et l’universalité du genre humain. La Révolution Française (1789-1793), précédée de la Guerre d’Indépendance Américaine (1776-1781), a eu un impact prédominant dans le développement des idées véhiculées par  les  Lumières. En effet, le 14 juillet 1789, c’est la prise de la Bastille. Le pays est maintenant dirigé par l’Assemblée élue des Républicains. La première tâche de l’Assemblée est la Déclaration des droits du citoyen. L’originalité du texte de cette déclaration est un exemple éloquent du triomphe de la raison sur l’ignorance. L’universalité de cette déclaration est frappante: « Les hommes naissent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Le texte même de cette déclaration a inspiré la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (Nations-Unies). C’est aussi un bel exemple de la réalité positive de la raison. Cette déclaration et celles qui ont suivi sont probablement la plus belle partie de l’héritage laissé par le siècle des Lumières. Avec cette déclaration, on donne à chacun les Droits suivants : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. L’intérêt suscité par la réussite de cette déclaration fait en sorte que graduellement, le droit à l’éducation pour tous va devenir réalité. Durant cette période, de brillants auteurs vont s’attarder à critiquer l’école traditionnelle afin de  pousser plus loin encore l’idée de l’humanisme. Jean-Jacques Rousseau est un de ces auteurs.  Rousseau ne s’attarde pas seulement à l’idéal de la personne éduquée mais aussi et surtout au concept de l’enfant. Idéaliste, souvent qualifié de « Copernic de l’Éducation », Rousseau va révolutionner toutes les pratiques éducatives connues en plaçant l’enfant au centre de la pratique pédagogique. Osons le dire, Rousseau est un précurseur de la « pédagogie nouvelle » qui, elle, prendra son essor vers la fin du XIXe siècle.

Par ailleurs, le XXe siècle est une période qui a connu à la fois l’universalisation de l’éducation et un grand bouleversement sur le plan des idées en matière de pédagogie. Parmi les travaux réalisés dans ce domaine, notons les fondements pédagogiques suggérés par John Dewey. En effet, il est nécessaire de rappeler qu’à l’instar de Rousseau, Dewey était un partisan d’une éducation centrée sur l’enfant plutôt qu’une éducation excentrée sur des savoirs abstraits théorisés par les adultes. Dans son crédo pédagogique, Dewey nous livre un puissant témoignage de ses convictions personnelles et de sa vision d’une éducation essentiellement centrée sur l’enfant. Les grandes lignes de son œuvre sont l’éducation, l’école, le problème de l’éducation, la nature de la méthode et l’école et le progrès social. Selon Dewey, toute éducation procède d’une participation individuelle à la conscience collective de l’espèce humaine. L’individu est ainsi un héritier du capital de civilisation. Ce qui implique que la vraie éducation est celle qui tient compte de la stimulation du pouvoir de l’enfant par le contexte social dans lequel il se trouve. Le processus éducatif possède deux dimensions : l’une psychologique (l’individu) et l’autre sociologique (la société), entendu par ailleurs que l’une ne peut jamais être subordonnée ou négligée par l’autre sous peine de graves conséquences. Afin de préparer l’enfant pour le futur, il faut lui donner le commandement de lui-même : c’est-à-dire le former de telle manière qu’il puisse parvenir à la possession de toutes ses capacités. Alors que, l’école est principalement une institution sociale, un « embryon de vie », l’expression du vécu humain, sans quoi elle ne peut avoir de sens. L’éducation traditionnelle, consacrée à la préparation à la vie adulte, échoue car elle néglige les principes fondamentaux de l’école en tant que communauté de vies pour ne se concentrer que sur un magasin de savoir antérieurs. Par exemple l’information à transmettre, l’apprentissage, et les habitudes morales à développer. L’enfance n’étant jamais comprise en soi, ici et maintenant, l’école ne tient pas compte de la vie de l’enfant et des soucis pratiques, qui devraient être les fondements de toute bonne éducation. Le programme scolaire adéquat est celui qui met l’accent sur l’expérience : s’il faut enseigner le passé et les savoirs traditionnels, il faudra que ce soit de telle manière que l’enfant puisse en user comme d’un capital de travail, ceci afin d’explorer le présent et de construire le futur. À propos du problème de l’éducation, la vie sociale de l’enfant constitue la base de toute sa formation et de son progrès. C’est à dire pas de succession de savoirs comme dans le curriculum. L’éducation est un éveil à la vie, et toute vie repose sur des aspects scientifiques, artistiques, culturels et de communication. Mais, le propre des études n’est pas, à un premier niveau, l’écriture et la lecture, et à un niveau ultérieur, la lecture et la littérature, ou encore l’introduction à la science. Le progrès n’est pas une succession d’études mais plutôt le développement d’attitudes et d’intérêts nouveaux dans et en fonction d’expériences multiples. L’écriture, la lecture et les matières d’études doivent donc être des outils au service de ce développement chez l’enfant : l’approvisionnement en nourriture, la construction d’un abri, la confection d’habits, etc. L’éducation doit unir le « savoir » et le « faire » : le principe directeur des études, c’est l’utilité. Concernant la nature de la méthode, la façon de présenter la matière doit être conforme à la nature de l’enfant. Ce qui signifie qu’une méthode active conforme au développement et à la nature de l’enfant doit prévaloir. L’omission de ce principe est la cause d’une très grande perte de temps et d’énergie à l’école. L’enfant développe par le fait même une attitude passive. Il ne suit plus la loi de sa nature ce qui constitue la source d’une très grande frustration. C’est seulement en s’adaptant à l’enfant par une observation et une sympathie continuelle à son égard, et non pas sous la forme d’une autorité qui ne lui laisse aucune liberté, que l’adulte peut parvenir à comprendre ses besoins réels. En faisant référence à l’école et le progrès social, l’éducation est la forme fondamentale du progrès et des réformes sociales. En ce sens, l’école devrait être en mesure de réconcilier le besoin de réalisation individuelle (psychologie) et les idéaux de société (les principes moraux qui sont à la base des activités coopératives entre enfants). Le professeur doit être engagé dans le processus de vie, et pas seulement destiné à former un individu. Toutefois, la pensée éducative de Dewey repose principalement sur l’expérience et l’épreuve, qui constituent les clefs pour la connaissance. Cette méthode expérimentale met l’accent sur une liberté qui se manifeste par l’existence d’une structure ou un cadre à l’intérieur duquel le savoir par l’expérience s’acquiert. Cette structure est souvent qualifiée de monde, de royaume ou de jardin de l’enfant. Dewey considère que l’enfant est croissance et qu’il n’y a pas d’autre fin éducative que la croissance elle-même. En ce sens, la fin en tant que croissance, et le processus de l’éducation, compris également comme croissance, sont une seule et même chose: c’est « l’éducation progressive. » Cette pédagogie basée sur la croissance et l’expérience de l’enfant constitue un substitut à l’éducation traditionnelle en matière d’intérêt, d’effort et de discipline. En plus de l’expérience, vont jaillir les valeurs, le sentiment moral (le bien, le juste) et l’esthétique (le beau, l’agréable). Toujours selon Dewey, seule la démocratie permet la liberté et l’autonomie, en ce qu’elle accorde le prima à l’éducation par « le plus large partage de l’expérience », par-delà les différences de race, de religion, et de classe. Ce travail de partage incombe également à l’éducateur. Il permet de transformer et de reconstruire moralement et pacifiquement l’ordre social contre le statu quo à l’encontre de ce que Dewey appelle la tradition: « Penser globalement, mais agir localement ».

Cependant, au XXIe siècle, de plus en plus d’intérêt est porté à l’évolution des systèmes d’éducation. Les regards sont orientés vers le développement des compétences transversales nécessaires pour réussir dans la vie quotidienne et dans le monde du travail. Les apprenants  du XXIe siècle ont plus que jamais besoin d’acquérir de nouvelles compétences, notamment la créativité, l’innovation et la collaboration, afin de relever les défis de demain. Bien qu’idéalement les approches pédagogiques devraient intégrer des aspects culturels. Soulignons l’importance des fondements pédagogiques suggérés par Gay. L’œuvre de Gay est basé sur les principes de pédagogie culturelle. L’idée centrale de cette pédagogie est le développement d’un citoyen responsable, ouvert sur le respect de l’autre et sur la diversité sociale, linguistique et culturelle. Dans sa conception de la pédagogie, Gay propose une approche qui affirme la légitimité des apprenants, prend en considération l’apprenant dans toutes ces facettes, offre une éducation holistique et multidimensionnelle, potentialise les apprenants, et incite la transformation des apprenants qui mène à leur l’émancipation. En effet, l’affirmation de l’apprenant consiste à partir des connaissances culturelles, des expériences antérieures et des styles d’apprentissage respectifs des apprenants (visuel, auditif et kinesthésique), des forces des apprenants, reconnaître la légitimité de l’héritage culturel (le leur et le nôtre), et de faire le pont entre les expériences vécues dans les foyers et à l’école. Alors que l’enseignement multidimensionnel est basé sur le contenu du curriculum, le contexte d’apprentissage, le climat d’apprentissage, la relation entre  l’enseignant et l’apprenant, les techniques d’enseignement, et les approches de mesure et d’évaluation. Concernant la potentialisation, elle réside au niveau des objectifs d’enseignement, c’est à dire, amener les apprenants à devenir des citoyens responsables qui prennent des initiatives/ leadership, et à assurer le succès scolaire des apprenants, la compétence académique, l’autonomie et l’autosuffisance. Au sujet de la pédagogie transformative, il s’agit de partir des forces des apprenants (un conteur est un exemple éloquent d’une créativité verbale), de promouvoir la pensée critique, d’encourager l’implantation de leurs décisions, et de passer à l’action sur le plan personnel, social, politique et économique. Enfin, la pédagogie d’émancipation vise la connaissance authentique, la réussite scolaire améliorée, la concentration sur les tâches académiques, l’amélioration dans la clarté et la cohérence de pensée, l’évolution dans les intelligences multiples, l’appréciation des liens entre les individus, sur le plan local, national, ethnique, global, et prise de position concernant les connaissances en tant qu’apport à partager, à critiquer, à reviser et  à renouveler. En somme, cette approche pédagogique a fait ses preuves au Canada et en Afrique, plus spécifiquement en Alberta, au Kenya, en Ouganda, et au Ghana. Toutefois, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publie des indicateurs portant sur les systèmes éducatifs de ses pays membres. Les enquêtes de son programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) revèlent des résultats intéressants pour le Canada. L’originalité dans la réforme du système d’éducation du Canada réside dans le désir de former des penseurs engagés et des citoyens éthiques dotés d’un esprit d’entreprise. Le modèle canadien s’inscrit dans une tradition et une histoire qui intègrent le développement d’une culture permettant de s’ouvrir à la construction d’une identité professionnelle par le truchement des thèmes de citoyenneté mondiale, de leadership et de développement de curriculum sensible à la culture de l’auditoire ciblé. Les réussites remarquées du système éducatif canadien sont associées à la promotion de la réflexion au sujet de l’action et à travers l’action, l’appui d’une approche constructiviste à l’enseignement (apprendre à apprendre), la favorisation de la résolution des problèmes de façon créative et l’émergence d’une éthique de sollicitude et d’empathie. Un exemple comparable pourrait probablement être celui de la Finlande. Car la réussite du système éducatif finlandais aux épreuves du PISA est remarquable.

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Finalement, en ce moment de la préparation de la rentrée scolaire en Mauritanie, le renforcement de notre système d’éducation, la construction des édifices scolaires, la valorisation de nos enseignants, et les choix et les voix de nos élèves demeurent des questions d’actualité. À cet égard, certaines pratiques pédagogiques existantes dans d’autres pays ne sont pas sans intérêt pour l’analyse, la réflexion et la prise de décisions. Certes, il reste beaucoup à faire en éducation pour que les apprenants se sentent respectés et heureux, mais grâce aux efforts des autorités nationales, de chaque enseignante et  enseignant, grâce à la complicité des adultes qui entourent les enfants d’ici et d’ailleurs, tout est possible. Bonne année d`éducation aux Mauritaniennes et Mauritaniens. Bien du succès dans cette année scolaire 2015-2016.

Niane Abdoul Demba,
Edmonton, Alberta, Canada

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