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Capital, progrès technique et progrès humain, telles sont les trois clés de la métamorphose en cours. Entretien avec un banquier d’affaires particulier, partagé entre ses racines et les évolutions du vaste monde.

Franco-béninois, il dirige aujourd’hui l’un des principaux fonds de capitalrisque européen, PAI Partners. Son père était le médecin personnel de Léopold Sédar Senghor et son oncle est l’ancien président du Bénin Émile Derlin Zinsou. Personnalité reconnue de l’establishment, proche de Laurent Fabius, membre de l’institut Montaigne (le think tank créé par Claude Bébéar), c’est avant tout un économiste passionné qui s’attache à montrer une autre réalité de l’Afrique. « Vous discutez avec lui et, même si vous n’êtes pas d’accord, vous vous sentez plus intelligent après », s’amuse l’un de ses associés chez PAI.

AMB : Vous êtes connu en France comme étant un grand défenseur de l’Afrique. Pourquoi cet engagement alors que l’essentiel de vos activités professionnelles sont en Europe ?

À la fin des années 1990, j’étais étonné par la façon dont la presse française traitait l’actualité africaine. C’était un regard d’indifférence radicale, qui hésitait entre la compassion et la commisération. Or, il y avait en Afrique une réalité économique qui changeait et donc une évolution positive que des pays comme la Chine ou l’Inde avaient d’ailleurs bien perçue. C’est ce changement majeur que les médias français refusaient d’admettre. En 2004, le quotidien économique Les Échos a publié un jour une carte où étaient inscrites les prévisions du Fonds monétaire international (FMI) en matière de croissance mondiale. Tous les continents avaient leurs chiffres sauf l’Afrique ! Pourtant, sa croissance était déjà très élevée à cette époque, déjà depuis plusieurs années. Cet « oubli », typique de ce regard indifférent, m’a poussé à écrire une tribune dans le même quotidien où je mettais en cause cette vision altérée de l’Afrique. J’ai expliqué que les indicateurs sociaux s’y amélioraient et que, surtout, il fallait comparer l’état du continent à ce qu’il était dans les années 1980. Et c’est ce que je continue de faire aujourd’hui car il y a des changements qui ne sont pas anecdotiques et qui ne se sont jamais réalisés ailleurs avec une telle rapidité et une telle ampleur.

On peut donc parler de plaidoyer pro-africain ?

Oui. On peut aussi utiliser le terme anglosaxon d’advocacy. C’est un engagement actif au service d’une cause intellectuelle qui entend faire connaître la mutation positive de l’Afrique. Les phénomènes qui portent aujourd’hui celle-ci sont peu connus quand ils ne sont pas déniés. Le pire, c’est que cela provoque des effets négatifs y compris chez les locaux. Si on ne regarde pas le continent comme n’importe quelle autre région du globe, cela finira par brider les potentialités et remettre en cause la dynamique actuelle.

Quel est l’accueil réservé à vos prises de parole ?

J’ai très vite réalisé que ma voix était quelque peu isolée. Les réactions ont été assez négatives, oscillant entre le rire et le mépris. On a utilisé alors le concept d’« afro-optimiste » pour me désigner, ce qui n’était rien d’autre qu’un sobriquet dépréciatif. Pour de nombreuses personnes, je n’étais qu’un hurluberlu incapable de voir qu’en réalité l’Afrique allait très mal. Certes, on me concédait que certains indicateurs macroéconomiques étaient plutôt bons, mais c’était à peine si l’on ne m’expliquait pas que cela était dû au hasard ou à d’autres facteurs. Aujourd’hui encore, je dois faire face aux mêmes objections.

Justement, l’explication la plus répandue est que l’Afrique ne fait que profiter de la hausse des cours des matières premières…

Le constat est simple : aujourd’hui, le continent va mieux et affiche des performances positives même quand le monde est en crise, comme ce fut le cas en 2009 et en 2011. Quand on mentionne ce découplage, on s’entend effectivement dire que c’est grâce aux matières premières et que les progrès en ce qui concerne la gouvernance ou le développement des classes moyennes n’y sont pour rien. Soyons donc clairs : les Africains ne sont pas que des producteurs de matières premières. Mieux, on se moque du pétrole, du cuivre ou du coton ! Bien sûr, les cours ont augmenté grâce à la demande mondiale. Mais tout cela est derrière nous. Je dis qu’il est temps de se défaire de cette vision. C’est cela qui pousse certains États à faire de mauvais choix de politique économique. Je ne cesse de répéter à mes interlocuteurs que le secteur tertiaire est le plus important en Afrique. Que cette dernière n’est pas un continent agricole ou d’extraction minière et que les télécoms et l’industrie financière sont les domaines qui créent le plus d’emplois.

Quelles sont alors les raisons réelles de la croissance africaine ?

Pour produire, vous avez besoin de trois choses : du capital financier, du progrès technique et du travail. Ces trois facteurs ont été révolutionnés à la fin du siècle dernier sur le continent. Prenons le capital ; aujourd’hui, c’est le monde qui finance l’Afrique alors que ça a été l’inverse pendant longtemps. La dette a diminué et ne représente plus que 25 % du PIB africain contre 125 % il y a trois décennies. Les transferts monétaires des diasporas sont devenus conséquents puisqu’ils fluctuent entre 40 et 60 milliards de dollars annuels. Enfin, les investissements directs étrangers, d’un montant comparable aux remises des migrants, sont désormais supérieurs à l’aide publique au développement. Ajoutez à cela la constitution de réserves de change qui atteignent aujourd’hui les 500 milliards de dollars pour tout le continent. Vous avez là les raisons d’une aisance financière qui permet d’appréhender plus sérieusement les projets de développement. Quand vous avez du capital, vous avez de quoi bâtir votre croissance.

Les chiffres que vous donnez sont incontestables, mais on a un peu de mal à voir cette aisance financière au quotidien.

Je dis souvent à mes interlocuteurs : ne regardez pas ce qui est visible. Il y a ce que l’on appelle en économie la balance des invisibles [différence entre la somme des services exportés et la somme des services importés]. Ces invisibles se sont inversés et c’est à cette aune que doit s’évaluer le dynamisme actuel de l’Afrique. Cette révolution des invisibles est sans commune mesure avec l’évolution des prix du cacao ou du manioc… Ceci précisé, ce n’est pas du « grand » capital dont je parle mais de cette liquidité nécessaire au quotidien pour faire évoluer certaines activités. C’est le cas par exemple de l’agriculture, qui est, on ne le dit jamais assez, très intensive en capital, bien plus que l’industrie ou les services. Prenons le cas d’un paysan béninois qui cultive 2 hectares. Il ne peut pas envoyer ses enfants à l’école car il a besoin d’eux pour l’aider. Si, grâce à un petit investissement, il peut s’acheter deux boeufs et une charrue, alors ses enfants pourront aller à l’école et il pourra cultiver 20 hectares, ce qui lui permettra de nourrir sa famille. Quand je suis en Afrique avec mes enfants, je leur fais remarquer que là où l’on voit des écoliers en uniformes, on trouve dans les terres avoisinantes des attelages ou même des tracteurs.

Et ce capital est disponible ?

Oui, il y a du capital activé et de la bancarisation. Cela ne signifie pas que les gens disposent de belles agences partout mais qu’ils peuvent appartenir à des communautés locales de microfinance. En Afrique de l’Ouest, le taux officiel de bancarisation est de 15 comptes pour 100 personnes, mais en réalité, grâce au microcrédit, le vrai taux est de 25 %. Bien sûr, la liquidité demeure insuffisante, je ne vais pas le nier. Cependant il y en a partout et le continent a plus de possibilités de se financer qu’avant, même s’il a encore besoin de s’endetter un peu ou de bénéficier de l’aide internationale. De plus, il y a tout de même 22 marchés financiers. C’est un grand progrès puisque cela permet aux États et aux entreprises de se financer.

Oui mais l’épargne n’existe pas toujours…

Voilà une autre idée reçue. Le continent épargne 20 % de son PIB, ce dont on parle rarement. Aujourd’hui, dans les pays anglophones, les fonds de pension et de prévention sociale pèsent près de 450 milliards de dollars. Ce qui explique le dynamisme des Bourses d’Accra, Lagos, Johannesburg ou Nairobi. Cela offre des financements longs pour les États et les entreprises.

Vous avez évoqué les transferts des diasporas. Là aussi, le préjugé est que celles-ci ne participent guère aux investissements à long terme du pays d’origine.

On leur reproche effectivement de ne pas faire d’investissement actif et de se contenter de soutenir la consommation. C’est un jugement dépréciatif. D’abord, parce que la consommation compte aussi car c’est elle qui fait la croissance. Ensuite, parce que les remises des migrants ont un impact économique considérable en suppléant aux carences de l’État et des banques locales en matière de construction de logements. Or, le bâtiment est ce qui irrigue le plus l’économie.

Vous dites que l’un des facteurs de transformation de l’Afrique est son capital humain. Mais, là aussi, on peut avoir quelques réserves sur la qualité de l’éducation.

On peut, bien sûr, déplorer qu’elle ne soit pas au même niveau que l’Asie qui truste les premières places dans tous les classements. Mais on peut aussi juger des progrès accomplis depuis vingt ans. Prenons le secteur des télécoms, qui a constitué le grand boom industriel et des services de ces dix dernières années. C’est en Afrique qu’il enregistre sa plus forte croissance dans le monde. Une croissance très profitable, d’ailleurs. Qui parle de problèmes de ressources humaines que rencontrerait cette activité ? Qui dit qu’il y aurait là un manque de compétences ? Personne. Voilà un cliché auquel il faut tordre le cou. Sur ce sujet, le scepticisme est d’ailleurs plus africain qu’européen. « Mais voyons, regardez l’état misérable de nos écoles », me dit-on souvent. Oui, mais c’est ignorer l’effort démesuré de nos États pour faire face aux conséquences de la démographie. On peut bien dire que les écoles étaient très bien tenues pendant la colonisation. Oui, sauf qu’il n’y en avait guère…

La scolarisation est certes assurée, mais le risque de désenchantement est en bout de ligne.

J’ai relevé avec beaucoup d’intérêt que plus on est formé, au Maghreb, moins on a de travail. C’est ce qui a, entre autres, alimenté la révolte tunisienne de 2011. Aujourd’hui, en Afrique subsaharienne, on a effectivement des diplômés de l’enseignement supérieur qui ne trouvent pas d’emplois et qui sont obligés de travailler comme chauffeurs de taxi, mais le ressenti général demeure que le diplôme permet de s’en sortir. Le jour où la majorité sera convaincue du contraire, alors on aura aussi des révolutions au sud du Sahara…

La question du chômage des diplômés va de pair avec l’importance du secteur informel. Est-ce une fatalité ?

Je pense que l’un des facteurs discriminants entre les pays résidera demain dans les politiques mises en place pour faire en sorte que l’informel soit intégré à l’économie légale. Mais il faut d’abord relever que celui-ci a des mérites : il a des coûts très bas et il favorise l’esprit d’entreprise. Ensuite, il est heureux que ce secteur existe. Au Bénin, il représente ainsi 85 % de l’emploi marchand. Enfin, il faut bien comprendre que rentrer dans le secteur formel n’est pas toujours efficace ni rentable : pas de subventions, pas de prestations sociales, peu de services publics et l’on s’expose même à une prédation menée par l’État ou ses représentants.

Comment y arriver alors ? Les États doivent-ils user de la contrainte ?

Certainement pas ! La coercition ne peut pas marcher. Il faut avoir une politique positive d’incitation au passage au formel. Pour convaincre les concernés, c’est-à-dire essentiellement un monde de très petites entreprises, on doit leur offrir des services et un environnement fiscal et administratif qui ne leur fassent pas regretter leur statut antérieur. Un pays comme le Rwanda le fait très bien. Il faut aussi qu’existe une capacité de financement. Quand une entreprise du secteur informel veut croître, elle a besoin d’un fonds de roulement, de soutenir son cycle de production et c’est impossible pour elle sans passage au formel. Prenons l’exemple des « mamas Benz » au Bénin et au Togo. Elles peuvent développer leur activité à l’identique et répliquer leurs modèles dans tous les marchés de la région. Par contre, le jour où elles voudront mettre en place une activité intégrée, il leur faudra sortir de cet environnement où tout fonctionne en cash et avoir une existence légale.

Vous évoquez la question des politiques économiques. Mais, existent-elles vraiment ? On a souvent l’impression de gestions au fil de l’eau…

Je note que les pays anglophones tels que le Kenya, la Tanzanie, le Nigeria, le Rwanda ou l’Ouganda, auxquels on peut ajouter l’Éthiopie, ont de réelles politiques économiques. Il y a une vision et des actions qui en découlent, le tout dans un consensus national réel. C’est très important car je pense que la croissance africaine va se différencier à terme entre les pays qui élaborent une politique financière cohérente et ceux qui y arrivent moins bien. Je note aussi que ce ne sont pas les pays qui ont le plus d’avantages naturels qui ont les formulations de politique économique les plus subtiles et les plus efficaces.

C’est donc un problème de leadership ?

Je vois des progrès considérables en matière de gouvernance. Il y a des élections démocratiques, même si ce qui se passe après le scrutin ne l’est pas toujours. La nouvelle donne, c’est que la société civile s’empare de l’information par tous les canaux possibles et décide par elle-même. Cela va nécessairement amener les responsables à évoluer car, quand vous êtes informés, vous savez quoi revendiquer. On n’a pas fini de parler de l’impact des réseaux sociaux à ce sujet. En Afrique, nous sommes dans un contexte où la demande de leadership est forte mais où des sociétés civiles sont capables de faire leurs propres choix économiques quand les politiques sont mauvaises.

Facebook et les réseaux sociaux joueraient donc, là aussi, un rôle dans l’émergence d’une Afrique nouvelle ?

Bien sûr ! La fondation Zinsou a organisé à Cotonou un événement culturel autour de la bande dessinée, qui a eu un énorme succès. La moitié des gens a été informée par le bouche-àoreille. L’autre moitié, par les médias et notamment par la radio et Facebook. Il y a au Bénin 300 000 abonnés à ce réseau social, ce qui n’est pas grand-chose par rapport aux 30 millions d’abonnés africains. Voilà un autre élément invisible. Aujourd’hui, les annonceurs passent par Facebook et délaissent la télévision. L’impact est immédiat. Ce que nous dit cet engouement, c’est que les classes moyennes sont là. Cela vaut aussi pour la consommation. Aujourd’hui, entre 60 et 75 % de la croissance provient de cette dernière.

En quoi est-ce que votre fondation répond à l’objectif de plaidoyer actif pour le continent ? Ne serait-il pas plus cohérent pour vous d’être plus impliqué que cela, sur le plan politique ou des affaires ?

Je consacre l’essentiel de mes revenus à cette fondation, et c’est d’ailleurs ce que souhaitent mes enfants. Il y a dix ans, les gens au Bénin ont pensé soit que j’étais un imbécile soit que j’avais un programme caché. Or, j’appartiens à une famille politique, avec un oncle qui a occupé un grand nombre de postes, dont celui de président de la République et de la Cour suprême. J’ai aussi été haut fonctionnaire en France. En un mot, je connais les limites de l’action politique. C’est pour cela que j’ai décliné en 2006 la proposition qui m’a été faite d’être ministre de l’Économie au Bénin. La fondation emploie 50 personnes et permet de se mettre au service de ce que l’État ne peut pas faire car il n’a pas les ressources financières. De plus, je suis aussi présent dans le secteur marchand avec une petite entreprise de nettoyage qui fait travailler 250 personnes déclarées. Ma mission, outre cet engagement intellectuel dont nous venons de parler, c’est de créer des emplois. C’est de montrer que l’on peut évoluer dans le secteur formel et supporter ses coûts en proposant des prestations à valeur ajoutée. Être à la fois dans le tiers-secteur grâce à la fondation mais aussi dans le business grâce à cette entreprise, c’est avoir la possibilité de faire bien plus de choses que pendant un mandat ministériel de quelques années.

Peut-on imaginer que le fonds que vous présidez investisse demain en Afrique ?

Rien n’empêche que PAI Partners ne modifie ses statuts pour intervenir dans la région. C’est d’autant plus vrai que nous sommes la première société d’investissement européen et que toutes les participations que nous détenons ont des activités sur le continent. D’ailleurs, cela représente près de 10 000 emplois sur place, c’est-à-dire beaucoup plus que de nombreux fonds spécialisés dans l’Afrique.


Propos recueillis par Akram Belkaïd et Zyad Limam

Africpost via ambusinessmagazine

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