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Le think-tank sud-africain Institute for Security Studies a l’habitude de livrer des publications de tout premier ordre sur les questions de sécurité en Afrique subsaharienne. The evolution of organised crime in Africa. Towards a new response passionnera tous ceux qui s’intéressent aux questions de criminalité organisée au sud du Sahara, du simple curieux au chercheur. Au-delà des recommandations aux différentes institutions pour contrer le phénomène et aux nombreux exemples, l’intérêt de ce texte est principalement dans l’analyse et la tentative de distinguer des phases dans l’emprise croissante du crime organisé sur le continent africain depuis les années 1970. Les deux auteurs utilisent une acception large de l’expression « crime organisé » dans laquelle sont intégrés les « entrepreneurs de la violence » et les warlords qui s’appuient sur l’économie criminelle pour financer leurs activités.

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Comme le montre le schéma ci-dessus, la phase 1, curieusement appelée par les auteurs (Foundations) recouvre les décennies 1970 et 1980. Dans cette première phase, les organisations criminelles s’installent essentiellement dans quelques grandes villes du continent, en particulier les régions du Gauteng et du Western Cape en Afrique du Sud ainsi qu’au sud-est du Nigeria. Ces organisations profitent alors d’un déficit de contrôle de l’administration pour participer à l’exportation de productions des hinterlands respectifs de ces régions. Dans les années 80, la multiplication des « crises de la dette » et le grippage des économies conduira les pays à négocier avec les institutions financières internationales des échelonnements de dette conditionnés par des réformes importantes inspirées par le Consensus de Washington. Les plans d’ajustement structurel s’accompagnent de dévaluations, de la diminution du recrutement de fonctionnaires et des capacités financières de l’État et de la dégradation de certains services délivrés aux populations. Ce déclin de l’économie et de la capacité des États à agir sur leur territoire se traduit par des crises politiques reflétant la défiance des populations vis-à-vis des élites et des États, une remise en cause des pactes sociaux négociés lors des deux premières décennies des indépendances. Certains éléments issus des élites économiques ou administratives voient dans l’économie grise des capacités nouvelles d’accumulation, s’acoquinent avec des criminels et s’investissent dans le trafic de drogue, le blanchiment d’argent, le trafic d’influence, l’évasion fiscale, l’exportation frauduleuse de matières premières, etc.

La phase 2 (Conflict, state weakness and natural resources) correspond à la croissance et l’internationalisation des réseaux criminels. Face à la multiplication des conflits sur le continent, les parties prenantes de ces conflits prennent attache avec des hommes d’affaires sulfureux d’origines diverses (Russes, Européens de l’Ouest, Libanais, Sud-africains, Israéliens, etc.) capables de leur fournir des armes. De véritables réseaux criminels internationaux se structurent ainsi avec ou autour de figures telles que Leonid Minin ou encore du très célèbre Victor Bout. Ces derniers sont payés avec différentes matières premières : coltan, diamants, ivoire, or, cobalt… Se mettent également en place des trafics environnementaux autour d’espèces d’animaux ou de plantes (notamment à Madagascar) très demandées. Dans un certain nombre de zones peu densément peuplées du continent, en particulier dans les espaces marginaux peuplés de nomades comme le Sahara, le Sahel ou la Somalie, la fraude, la contrebande et les trafics s’imposent parfois comme la principale économie face à des systèmes agro-pastoraux éprouvés par les sécheresses et dont les États se désintéressent complètement.

La phase 3 (Consolidation, innovation and globalisation) s’installe dans la première moitié des années 2000 et perdure jusqu’à aujourd’hui. La globalisation de l’économie africaine ainsi que l’explosion des technologies de communication participent aux mutations du crime organisé, lui aussi de plus en plus intégré mondialement. L’Afrique est intégrée à la circulation globale des trafics les plus importants, pouvant en être à la fois l’origine (espèces menacées, trafics humains, matières premières, etc.), la destination (faux médicaments, etc.), ou la zone de transit (cocaïne, etc.). Cette phase est également une période pendant laquelle le crime organisé pénètre de plus en plus massivement les structures étatiques et/ou sécuritaires. Sont impliqués des ministres, des généraux, des hommes d’affaires, des personnes issues des premiers cercles des chefs d’État, des fils de présidents… les États ne semblent jamais avoir été aussi gangrénés, même si par ailleurs, les situations nationales sont extrêmement variables. Les réseaux criminels de certains pays africains se sont en outre positionnés avec succès sur de nouvelles formes de criminalité. Ainsi, des pays comme le Cameroun ou le Nigeria sont concernés par la cybercriminalité.

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Un récent article (Insight: Surge in cocaine trade undermines Conde’s bid to revive Guinea) du journaliste de Reuters David Lewis illustre de manière très efficace cette dernière phase. En effet, la Guinée Conakry est devenue ces dernières années un hub de la circulation de la cocaïne en Afrique de l’Ouest ; l’argent généré est recyclé, à la vue de tous, dans différents secteurs d’activité (immobilier, sociétés de pêche, sociétés minières…). Le pays compte 230 agents de lutte contre les narcotiques, qui travaillent avec des ordinateurs d’occasion, peinent à remplir les réservoirs de leurs véhicules d’essence. Cette paralysie du service s’explique également par le fait que la communauté internationale s’empêche de travailler avec le chef de cette entité, Colonel Moussa Tiegboro Camara, car celui-ci a été mêlé aux massacres du stade de Conakry de 2009. Mais la difficulté tient en dernier ressort au fait que les trafiquants ont la possibilité de se faire protéger par des militaires et que des personnages très puissants, contrôlent ce trafic. L’implication des forces de sécurité est connue depuis longtemps. Ousmane Conté, le fils d’un ancien président guinéen avouait dans une déposition à la police avoir participé à cette activité. Aujourd’hui, le pouvoir à Conakry ne peut se débarrasser des « parrains » de la cocaïne car ceux-ci ont des relais trop puissants au sein des structures économiques, étatiques et sécuritaires.

Loin d’être anecdotique, la question du crime organisé aujourd’hui sur le continent est un phénomène, comme nous le disait déjà J.-F. Bayart, B. Hibou et St. Ellis il y a bientôt vingt ans, non pas périphérique mais central à l’évolution des États africains.

Alain Antil via http://afriquedecryptages.wordpress.com/

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