Politiciens et économistes s’acharnent souvent à décortiquer des centaines de données pour trouver des solutions compliquées jusqu’à en oublier l’évidence qui saute aux yeux ! Alors que la Côte d’Ivoire développe des stratégies complexes pour réussir à devenir une économie à revenu intermédiaire, elle a tendance à négliger le rôle des femmes qui souffrent généralement de profondes inégalités et difficiles à ignorer. Elles sont pourtant le moyen le plus simple et le plus rapide pour atteindre l’émergence économique.

La vie d’une femme en Côte d’Ivoire est tout sauf facile. Dès le primaire, une jeune fille a moins de chance qu’un garçon de rejoindre les bancs de l’école. Cet écart se creuse tout au long du cursus scolaire, notamment à cause de la multiplication des mariages et des grossesses précoces, avec un tiers des adolescentes âgées de 19 ans ayant déjà eu au moins une grossesse. Une fois enceinte, elles souffrent d’un accès limité aux soins maternels qui se répercute malheureusement sur le taux de mortalité maternelle du pays, 10 fois supérieur à ceux enregistrés dans les pays à revenu intermédiaire. Et lorsqu’elles parviennent sur le marché du travail, les Ivoiriennes touchent en moyenne un salaire à peine égal à la moitié de celui des hommes. Sans parler de certaines professions auxquelles elles ont peu de chance d’accéder, notamment dans la fonction publique où elles ne représentent qu’un tiers des effectifs, et exercent essentiellement dans les grades inférieurs.

Bref, tous ces exemples rappellent l’ampleur des discriminations à l’encontre des femmes en Côte d’Ivoire. Malgré les efforts entrepris pour moderniser le cadre législatif, ce triste constat se résume par la mauvaise place du pays (171e sur 188 pays) dans le classement mondial sur l’égalité des genres établit par l’ONU ou dans le classement de la Banque africaine de développement (43e sur 52 pays africains).

Atteindre la parité hommes-femmes n’est pas seulement un devoir moral et social, c’est aussi une obligation économique pour la Côte d’Ivoire. S’il parvenait à réduire les discriminations actuelles à l’encontre des femmes sur le marché du travail pour atteindre le niveau des champions africains (Tanzanie, Rwanda, Malawi), le pays pourrait engranger 6 milliards de dollars supplémentaires. Et s’il les réduisait encore davantage, pour atteindre le niveau des pays les plus équitables de la planète (Norvège et Vietnam), les gains grimperaient à 8 milliards, soit l’équivalent de 20 % du PIB actuel du pays.

Le cinquième rapport de la Banque mondiale sur la situation économique en Côte d’ivoire propose une démarche articulée autour de trois éléments pour aider le pays à améliorer la parité hommes-femmes. Le premier élément est de définir les actions prioritaires, pour offrir les mêmes opportunités aux hommes et aux femmes. Dans d’autres pays, les efforts de parité dans le système éducatif, en portant une attention particulière aux programmes ciblant les adolescentes, ont prouvé leur efficacité. Parallèlement, cet accent sur l’éducation doit s’accompagner de mesures destinées à améliorer l’accès aux soins maternels et au planning familial.

Le deuxième élément est de trouver des « ambassadeurs » ou encore mieux des « ambassadrices » pour soutenir et porter la cause de l’égalité des genres. La voix des femmes ne se fait pas encore suffisamment entendre, tant dans les institutions politiques que dans les entreprises et au sein des familles. Si aujourd’hui, environ 20 % des ministres sont des femmes, celles-ci ne représentent que 11 % des députés, 5 % des maires de localités et 3% des préfets de régions. Dans le monde des affaires, les femmes ne comptent que pour un quart des nouvelles entreprises enregistrées au Centre de promotion des investissements. Enfin, au sein des familles, de nombreuses femmes souffrent de violence conjugale et doivent effectuer une proportion démesurée des tâches ménagères. Elles sont souvent écartées des moyens de productions (comme la terre) et spoliées par les mécanismes traditionnels d’héritage.

Souvent oublié, le troisième et dernier élément concerne la gestion de la réussite. Cet élément est crucial pour briser les éventuelles résistances au cours du temps. En effet, si les femmes sont amenées à travailler davantage en dehors de leur foyer, cela sous-entend une nouvelle répartition des tâches ménagères entre les hommes et les femmes, appuyée par un effort collectif comme, par exemple, la construction de crèches et un aménagement plus flexible du temps de travail. En outre, il faut anticiper le risque de tension si l’arrivée d’un trop grand nombre de femmes sur le marché du travail est mal maîtrisée. Cela pourrait en effet provoquer des pertes d’emplois ou une baisse des salaires pour ceux qui sont déjà actifs. Ce risque légitime peut être réduit en aidant les femmes à mieux se préparer à la réalité du marché du travail, notamment par des formations adéquates et en les encourageant à devenir elles-mêmes, des chefs d’entreprises, capables de pourvoir des emplois.

La face cachée de l’émergence se décline au féminin en Côte d’Ivoire. Les femmes souffrent d’inégalités profondes alors qu’elles peuvent devenir cet instrument de croissance économique qui pourra propulser le pays vers une croissance rapide et inclusive. Au risque de paraphraser ce chanteur français, les femmes sont vraiment l’avenir de l’homme, même en Côte d’Ivoire. 

Jaques MORISSET, BM 

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