sokome3Depuis l´indépendance du Sénégal en 1960, le bilan est loin d´être brillant même si tout n´est pas négatif. La vie des plus pauvres et des classes moyennes continue de durcir. Dans les quartiers populaires, les gens ont toujours du mal à faire plus d’un repas par jour. Les denrées de base telles que le riz, l´huile, le sucre ou le pain sont de plus en plus chères. L´éducation est en panne (grèves, effectif pléthorique, retard de paiement de salaires et indemnités, insuffisance de formation, entre autres). L´inflation et le chômage des jeunes restent un problème épineux sans oublier la jeunesse perdue dans les quatre coins du monde (immigration oblige). Le Sénégal traverse toujours une zone de fortes turbulences économiques et sociales. Quarante années de gestion socialiste (1960-2000) et douze années de gestion libérale (2000-2012) n´ont pas permis au Sénégal d´emprunter le chemin de l´émergence.

Le successeur des régimes précédents, à savoir Macky Sall, compte relever les défis en misant sur une vision d´un Plan  stratégique Sénégal Emergent (PSE). Ce plan a pour objectif d´émerger le Sénégal économiquement á l´horizon 2035. Sur le plan définitionnel, un pays émergent est un pays dont le produit intérieur brut est inférieur á celui d´un pays développé. Ironiquement, c´est un pays qui est en train de sortir la tête hors de la misére, mais dont le corps est toujours plongé dans la pauvreté. L´ambition des autorités sénégalaises est de favoriser une croissance économique á fort impact sur le développement humain. Cette vision de développement économique du gouvernement sénégalais a été appliquée au Gabon avec l´arrivée au pouvoir en septembre 2009 d´Ali Bongo qui avait proposé á la nation gabonaise un nouveau projet de société.

Le Plan Sénégal Emergent et le Plan Gabon Emergent sont deux concepts qui se ressemblent mais qui se différent sur la durée. Certains experts économiques perçoivent le Plan Sénégal Emergent (PSE) comme une simple copie de la vision d´Ali Bongo. Mais les deux plans sont initiés par des experts internationaux et non par les deux Présidents. Le projet de société du Président Ali Bongo Ondimba vise á faire le Gabon un pays émergent á l´horizon 2025 et propose une trajectoire á travers un programme clairement articulé. Quant au Plan Sénégal émergent, il est conçu pour hisser le taux de croissance á 7% et le maintenir dans cette balance pendant au moins une période de décennale. Le plan vise l´émergence économique du Sénégal á l´horizon 2035.

Cette impulsion politique d´un décollage économique demande impérativement un engagement de tous les acteurs ainsi qu´une importante mobilisation de ressources financiéres publiques et privées, internes et externes, auprés des partenaires publics et privés, estimée á plus de 10 287, 6 milliards de FCFA. C´est la raison pour laquelle, le Sénégal organise, avec l´appuie technique de la Banque Mondiale et du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), un Groupe consultatif (une table ronde des bailleurs de fonds) á Paris les 24 et 25 février 2014.

Ce Groupe Consultatif de Paris est différent du Club de Paris, qui est un groupe informel de créanciers publics dont le rôle est de trouver des solutions coordonnées et durables aux difficultés de paiement de pays endettés. La rencontre de Paris est de mobiliser l´ensemble des acteurs autour du financement des priorités consensuelles et des projets structurant capables d´accroître la productivité des facteurs de production. Elle aura lieu au siége de la Banque Mondiale avec la présence des organisations internationales, les partenaires concernés par le financement public classique, les nouveaux partenaires et bailleurs potentiels, le secteur privé national et international ainsi que la délégation sénégalaise. Cette table ronde avec les bailleurs de fonds et le secteur privé et public vise á :

  • offrir au Sénégal une plateforme internationale pour décliner sa vision d´émergence á l´horizon 2035 et sa stratégie de politique économique á moyen terme ;
  • renforcer les liens avec les bailleurs de fonds et nouer des partenariats avec des investisseurs potentiels tels que le secteur privé, les fonds souverains et les pays émergents ;
  • couvrir le besoin traditionnel de financement nécessaire á la mise en œuvre du plan d´actions prioritaires défini pour la période 2014-2018 ;
  • renforcer la coordination, l´harmonisation et les partenariats entre l´Etat du Sénégal, les partenaires bilatéraux et multilatéraux et les investisseurs privés, en vue de sceller des engagements solides mutuellement avantageux pour les parties prenantes ;
  • bâtir un consensus sur le cadre stratégique de suivi des engagements financiers, intégré au mécanisme de la politique économique.

Mais au-delà du slogan publicitaire, qu’en est-il des fondements théoriques de la notion d’ « Emergence » ? Six critéres sont primordiaux pour identifier une économie émergente : une croissance á la fois forte, stable et réguliére ; un certain degré de diversification économique ; un Etat sain ; un risque souverain sous contrôle ; une inflation relativement maîtrisée ; une stabilité politique accrue et une amélioration de la gouvernance et de l´environnement des affaires. Le Sénégal remplit t-il ces critères?  La croissance économique du Sénégal oscille entre 4% et 5% et cela reste trop faible pour durablement réduire la pauvreté et les inégalités sociales. Théoriquement, pour réduire de moitié la pauvreté conformément aux Objectifs du millénaire définis par les Nations unies, le Sénégal devrait atteindre et maintenir au moins un taux de croissance annuel de 7 %. Pour pérenniser et accentuer la croissance économique au Sénégal, il faut créer un environnement propice et les conditions favorables à l´investissement privé tout en maintenant la stabilité politique par l´entremise d´une bonne gouvernance et d´un renforcement du libéralisme économique. Le capital humain constitue un facteur déterminant de la croissance économique. Il faut aussi mettre en place les politiques de maîtrise de l´inflation en faisant la promotion des investissements directs étrangers tout en améliorant la qualité de la production locale pour relancer le secteur privé qui demeure porteur de croissance d´une nation. Le gouvernement doit promouvoir des politiques de développement et surtout perfectionner la qualité des infrastructures existantes pour permettre la croissance des investissements privés. Afin de restaurer la croissance á moyen et long terme, il est indispensable que le Sénégal prenne des mesures pour régler ses problémes de gouvernance (corruption, clientélisme, favoritisme, enrichissement illicite etc.). Au cas contraire, il ne sert á rien de s´endetter á nouveau. Le Sénégal a une lourde ardoise de dette estimée á 3041 milliards dont 759 milliards de dette intérieure. Il est trés difficile d´émerger un pays pauvre trés endetté. 

Il est bien vrai que la croissance économique est nécessaire pour parvenir à réduire la pauvreté, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi des mesures de politiques délibérées ou d´accompagnement et surtout une distribution plus équitable des ressources. La souveraineté nationale d´un Etat est aussi indispensable pour bâtir une société émergente. La Chine et le Japon, par des méthodes efficaces et différentes, se sont attaqués aux causes du sous-développement dans leur enracinement structurel en misant sur une atténuation de la dualité de structures et une plus grande indépendance de la nation.

Souleymane Sokome

Consultant á Berlin

 

 

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