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L´élection du Président Abdelaziz Bouteflika en Algérie, agé de 77 ans et au pouvoir depuis 16 ans, remet en cause la voie de la démocratisation en Afrique. Déjá ministre des affaires étrangéres á l´âge de 25 ans, Bouteflika a été élu président quatre fois successivement, 1999, 2004, 2009 et 2014, après avoir modifié la constitution qui limitait la présidence á deux mandats. Ce qu´on peut retenir de son élection du jeudi 17 avril 2014 c´est son absence et mutisme lors de la campagne électorale. Il a été représenté par son directeur de campagne, Abdelmalek Sellal et d´autres responsables de son parti qui ont sillonné le pays á sa place á la conquête des électeurs.

Bouteflika, victime d´un  accident vasculaire cérébral depuis 2013 n´a jamais pris la parole en public et n´a tenu que deux conseils de ministres depuis deux ans á cause des ennuis de santé. Il détient déjà le record de longévité pour un président algérien sans compter les seize années passées comme ministre, presque entièrement à la tête de la diplomatie. Pire, il est allé voté á Alger ce jeudi, en fauteuil roulant, choquant ainsi les démocrates du monde.

L´Afrique est-elle démocratiquement au point mort ?

La définition élémentaire empruntée au républicain et héro anti-esclavagiste américain, Abraham Lincoln, retient que la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Par le peuple, cela veut dire que c’est le peuple – et lui seul – qui choisit ses élus. Et pour que la totalité du peuple – ou du moins la plus grande partie – exprime sa volonté, il est indispensable d´instaurer un suffrage universel. La démocratie suppose donc des principes fondamentaux: L´Etat de droit, la séparation et l´équilibre des pouvoirs ainsi que des élections libres, transparentes et pluralistes.

Si on analyse l´histoire de la démocratisation en Afrique, on retient que les régimes démocratiques restent minoritaires sur le continent. La plupart des Etats, sans être forcément autoritaires ou répressifs, ne respectent pas les préceptes de l´Etat de droit et favorisent le maintien au pouvoir d´une élite politique bien souvent á base ethnique. Ces Etats ne respectent pas les règles du pluralisme politique, les Droits de l´homme ou les libertés fondamentales et les transitions démocratiques. Depuis 1960, date de l´indépendance de plusieurs pays africains, le continent a connu un nombre pléthorique de coups d´Etats. La quasi-totalité des pays, exceptés le Sénégal, le Cap-Vert ou le Botswana a été touchée par l´intervention des militaires. Même ces pays qui font l´exception ont connu des remous politiques. La championne des coups d´Etats militaires en Afrique reste la Guinée-Bissau avec un sérieux probléme de généraux.

Dans bon nombre de pays africains, les élections s´accompagnent de massives irrégularités électorales telles des harcèlements et des intimidations par les forces de sécurité, des fraudes électorales, des votes multiples, le bourrage des urnes et surtout l´emprisonnement de militants politiques soupçonnés par les dirigeants au pouvoir de soutenir des opposants. Il est rare de voir un pays en Afrique oú les juges travaillent pour servir les intérêts des populations. Les juges sont souvent des cadres politiques qui travaillent pour servir les intérêts des dirigeants politiques au pouvoir, l´indépendance de la justice pose probléme. Les opposants et militants politiques sont souvent harcelés  pour viol, perturbation de l´ordre public, manifestation non autorisée etc.. Par exemple au Sénégal, Abdoulaye Wade 26 ans dans l´opposition a été maintes fois emprisonné par Senghor et Abdou Diouf sans aucun fondement. De même que Mamadou Dia a été arbitrairement condamné par Senghor pendant 12 ans, accusé de vouloir opérer un coup d´Etat. Au Rwanda, l´opposante Victoire Ingabire a été recemment condamnée á 25 ans de prison. Paul Kagamé au pouvoir depuis 19 ans continue la chasse aux politiciens d´exilés rwandais influents avec des assassinats á répétition. En République démocratique du Congo, l´opposant Diomi Ndougala est condamné á 10 ans de prison pour viol sur mineures. Des accusations non fondées que dénonce la société civile congolaise.

Certes, on retrouve des aspects positifs de la démocratie dans certains pays comme le Sénégal, le Botswana, le Bénin ou le Ghana même si souvent on note des dérapages. Cependant, l´Afrique prise globalement n´est toujours pas mûre pour la démocratie.

Les dirigeants s´y s´accrochent même s´ils n´ont plus les capacités physiques et intellectuelles pour bien mener leur mandat á terme par exemple Bouteflika en fauteuil roulant ou d´autres présidents malades dont je ne vais pas citer leurs noms. On note un recul de la démocratie en Afrique : Coup d´Etats récemment en Mauritanie, au Mali, á Madagascar, au Niger, en Guinée-Bissau, en Centrafrique, instabilité politique au Soudan du Sud, changement de Constitution visant á permettre le maintien au pouvoir du Président Blaise Compaoré au Burkina-Faso, élections constestées au Kenya, succession anti-démocratique au Togo et au Gabon après la mort du président Bongo et Eyadema, records de longévité au pouvoir comme Robert Mugabe du Zimbabwe (34 ans au pouvoir), Theodore Obiang de la Guinée-Equatoriale (35 ans au pouvoir), Paul Biya du Cameroun (32 ans au pouvoir), Omar El-Bachir du Soudan (25 ans au pouvoir), Denis Sassou Nguesso du Congo (28 ans au pouvoir), Blaise Compaoré du Burkina-Faso (28 ans au pouvoir), Idriss Deby du Tchad (24 ans au pouvoir), José Eduardo Dos Santos de l´Angola (35 ans au pouvoir), Yoweri Museveni de l´Ouganda (34 ans au pouvoir) et Issayas Afewerki de l´Erythrée (20 ans au pouvoir).

Ces dirigeants préfèrent mourir au pouvoir que de rendre la démission ou proposer une transition démocratique. L´alternance politique n´est pas la valeur la mieux partagée en Afrique et le plus souvent les partis politiques sont personnalisés, ce qui empêche toute relève politique. 

Tant qu´il n´y a pas de fortes institutions notamment des partis politiques plus forts que leurs leadeurs et des institutions plus fortes que les individus ainsi qu´une éducation permanente motrice de la réduction de la pauvreté et des changements de mentalités, réaliser une démocratie de multipartisme restera toujours une utopie en Afrique.

La démocratie n´est pas universelle, elle a sa raison d´être que selon les exigences propres de chaque pays en fonction de sa culture, langue et ses coûtumes. Donc soit on respecte les institutions copiées et instaurées ou on les modifie en les africanisant. Il faut que la démocratie soit compatible aux réalités africaines. La problématique des institutions en Afrique constitue dans ce sens la somme de difficultés empêchant l´éclosion d´une vie démocratique réelle. On ne peut pas instaurer des institutions et les modifier pour l´avantage des dirigeants politiques. Nous devons actualiser la démocratie en concordance aux réalités africaines d´oú les défis de l´africanisation de la démocratie. Les institutions doivent s´enraciner dans la culture africaine locale et créer ainsi un espace du politique oú les rapports n´iront point vers le bas mais oú le bas se resserrera du haut dans une participation á la définition d´une sociabilité ou projet de société intégrant les institutions, la culture et les valeurs locales. La démocratie fonctionne sur la base de certaines conditions bien définies. Il ne suffit pas seulement de mentionner l’expression « démocratie » dans nos constitutions. Par contre, il faut que le régime instauré, qu’il soit parlementaire, présidentiel ou semi-présidentiel etc… respecte un certain nombre de conditions (car il n´y a aucune démocratie parfaite au monde), lesquelles sont absolument indispensables pour voir une véritable démocratie se dessiner.

L´Afrique est capable de surmonter ses handicaps démocratiques, il nous faut juste la volonté de tous azimuts.

Souleymane SOKOME

Juriste, politologue Berlin, consultant chez Africpost

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