christine_lagarte14En visite officielle au Sénégal, la directrice générale du Fonds monétaire international (Fmi), Mme Christine Lagarde, analyse, dans cet entretien exclusif avec le quotidien sénégalais « Le Soleil », les défis qui se posent le Sénégal sur le chemin de l’émergence. Mme Lagarde trouve très ambitieux les objectifs du Plan Sénégal émergent (Pse), mais, ajoute-t-elle, « pour doubler la croissance, il faudra une rupture nette avec le passé ».

Madame la directrice générale, vous entamez une visite au Sénégal. Quelle en est la raison et quel est votre message pour le Sénégal ?

Mon message se résume en quelques mots : il faut saisir ce moment. Tout d’abord, laissez-moi vous dire combien je suis heureuse d’être ici à Dakar, capitale de la « Téranga ». C’est ma première visite au Sénégal en ma qualité de directrice générale du Fmi. Je suis principalement venue pour écouter : écouter directement les autorités, mais aussi les acteurs de la vie économique et sociale. Je suis venue pour me faire une idée de la manière dont ils perçoivent les perspectives du pays, les défis à relever, ainsi que les opportunités à saisir. Je viens aussi pour échanger avec eux sur la manière la plus productive dont le Fmi pourrait aider le pays à atteindre ses objectifs.

Comme vous le savez, nous avons, avec le Sénégal, une relation très solide et vieille de plusieurs décennies. Il y a à peine quelques semaines, notre Conseil d’administration a approuvé la dernière revue de l’accord que nous avons avec le Sénégal au titre de l’Instrument de soutien à la politique économique (Ispe) (un instrument qui nous permet d’entretenir un dialogue régulier avec les autorités sur les politiques économiques, sans soutien financier). Le moment est donc opportun pour nous de voir dans quelle mesure le Fmi peut continuer à soutenir les efforts que mène le Sénégal pour devenir un pays émergent.

À l’occasion de la huitième revue de l’Ispe, le Fmi a tout de même reproché au Sénégal la lenteur des réformes structurelles destinées à doper la croissance. Quel sera l’effet de la faible croissance de 4,5 % en 2014 ?

Nous devons aborder la situation actuelle sous un angle positif. Les perspectives de l’économie sénégalaise sont bonnes. Au cours de l’année passée, la croissance a souffert des retombées de facteurs exogènes, tels que la sécheresse dans la région du Sahel et la flambée d’Ébola, ou encore d’une conjoncture internationale moins favorable. En soi, un taux de croissance de 4,5 % n’est pas si mauvais que ça. Cependant, il ne permet ni de réduire sensiblement la pauvreté, ni de créer les emplois dont les jeunes ont besoin. Le Sénégal peut et doit faire mieux.

Le Plan Sénégal émergent (Pse) a été lancé cette année avec pour objectif de réduire la pauvreté et de créer les conditions d’une croissance généralisée et inclusive de 7 à 8 % sur une période de 10 ans. Cet objectif est-il réalisable ?

Tout d’abord, je tiens à féliciter les autorités sénégalaises pour s’être fixé ces objectifs. Le Pse est, en effet, très ambitieux. Vous avez parlé du taux de croissance: durant ces cinq dernières années, l’économie sénégalaise a connu une croissance moyenne de 3,5 %. Comme vous l’avez dit, l’objectif à moyen terme du Pse est de parvenir à un taux de 7-8 %. Autrement dit, il s’agit de doubler le taux de croissance. Est-ce jouable ? Tout à fait, d’ailleurs, d’autres pays ont réussi à le faire de manière remarquable. Le Sénégal a le potentiel, mais pour ce faire, le Pse doit être exécuté de manière efficace. Pour doubler la croissance, il faudra une rupture nette avec le passé. Il s’agit d’élargir, d’accélérer et surtout d’approfondir les réformes structurelles. Par exemple, il faudra certainement des réformes de la qualité de la dépense publique, mais aussi de l’amélioration de la qualité des services publics. Ces réformes peuvent également ouvrir la voie à l’initiative privée ; permettre aux petites et moyennes entreprises de s’épanouir et d’améliorer le climat pour l’investissement étranger.

Quelles sont les conditions préalables pour atteindre les objectifs du Pse ?

Tout d’abord, remettons les choses dans leur contexte : le coût des projets du Pse est considérable. Il est clair que le secteur public ne peut pas, à lui seul, l’assumer. Il importe donc de créer les conditions qui permettront de mobiliser l’investissement privé, tant national qu’étranger. Bien entendu, certains investissements publics, notamment dans le domaine des infrastructures, sont nécessaires. Il faudra les faire. Sur ce point, j’aurai deux remarques. Premièrement, il faut assurer une sélection rigoureuse et transparente des projets afin d’accroître l’efficience de l’investissement public et éviter les déperditions. Deuxièmement, il est crucial d’établir un ordre de priorités en réduisant les dépenses les moins productives. Le Pse propose de financer l’investissement public, en partie, en maîtrisant la consommation publique. Pour ce faire, il faut une meilleure gestion de la masse salariale, par exemple, en recrutant du personnel de terrain dans les secteurs de la santé et de l’éducation, ( je pense aux infirmiers, médecins ou enseignants) tout en veillant à ce que la masse salariale globale ne progresse pas plus vite que l’inflation. Cela signifie, en outre, une réduction des subventions généralisées, en procédant à un meilleur ciblage pour parvenir à l’impact social souhaité et le recours à des technologies plus efficientes afin de produire de l’électricité à moindre coût.

Le Sénégal est un pays stable qui parvient à gérer sa situation macro-économique et à maîtriser son inflation. Il peine cependant à générer des taux de croissance élevés. Pourquoi a-t-il du mal à décoller ?

Vous avez raison. La stabilité macro-économique et la stabilité politique sont des ingrédients essentiels pour la croissance, mais elles ne suffisent pas. Outre la nécessité de bâtir des infrastructures de qualité et de renforcer le capital humain, il faut ajouter une troisième clé, si je peux dire : ce sont les réformes structurelles que j’évoquais tantôt. Cela veut dire créer un climat des affaires de première classe, capable d’attirer l’investissement; assurer un approvisionnement fiable et économique en énergie tant pour les entreprises que pour les ménages ; améliorer la gouvernance et faciliter l’expansion et la diversification des exportations. J’ajouterai qu’il s’agit aussi d’améliorer l’accès au financement, notamment pour les petites et moyennes entreprises.

D’ailleurs, dans ce domaine, le Sénégal peut tirer les enseignements des réussites d’autres pays qui ont été confrontés à des défis similaires. Je me réjouis d’ailleurs que ce processus ait déjà commencé. Le mois dernier, nous avons organisé, à Washington, un séminaire qui a rassemblé vos responsables et leurs homologues de pays comme le Cap-Vert, Maurice et les Seychelles. Cette rencontre a permis de poser les jalons d’une discussion approfondie sur les politiques qui ont permis à ces pays d’évoluer vers le statut de pays à revenu intermédiaire. Nous espérons organiser d’autres rencontres de ce type durant les mois à venir.

A votre avis, y a-t-il une volonté des autorités sénégalaises de mener à bien ces réformes, notamment dans le secteur énergétique et sur le dossier sensible des subventions ?

C’est précisément ce dont je discuterai lors de mes réunions durant les deux jours à venir. J’ai rencontré le ministre de l’Économie et des Finances, Monsieur Amadou Bâ, à Washington en avril et il m’a assuré de la détermination du gouvernement à faire avancer les réformes. Je tiens, toutefois, à faire une précision importante : les réformes ne doivent pas être engagées parce que les bailleurs de fonds, ou d’ailleurs le Fmi, le recommandent. Elles doivent être mises en place parce qu’elles sont dans l’intérêt du pays. C’est aussi simple que cela. Par exemple, sur le plan énergétique, nous reconnaissons tous qu’une réforme globale du secteur est essentielle pour la croissance. Les délestages ont un coût économique considérable. Il est primordial d’accroître l’offre, d’adopter des technologies moins coûteuses et de réduire le coût budgétaire des subventions à la consommation d’électricité. Je dois dire que le gouvernement a démontré qu’il était déterminé à moderniser le pays et à renforcer son capital humain à la faveur de réformes dans l’enseignement supérieur et d’investissements dans la santé publique. La progression rapide du Sénégal dans l’indice Doing Business de la Banque mondiale est une autre indication de la volonté du gouvernement. Ces politiques doivent désormais être accélérées et approfondies pour que le Sénégal puisse rejoindre les rangs grandissants des pays d’Afrique et d’ailleurs qui sont parvenus à l’émergence.

Quels avantages le pays peut-il tirer de la chute des cours du pétrole ?

L’effet net de la chute des cours du pétrole est positif pour le Sénégal et les pays importateurs, d’une manière générale : les revenus des ménages vont augmenter, les coûts des entreprises seront réduits et les comptes extérieurs vont s’améliorer. Le repli des cours offre également une occasion de réformer les subventions et la fiscalité sur l’énergie. Le Fmi recommande, depuis longtemps, que l’épargne tirée de la suppression des subventions énergétiques serve à adopter des politiques mieux ciblées en faveur des ménages à faible revenu. La baisse des cours du brut offre une excellente occasion d’éliminer les subventions à un moindre coût. Selon nos estimations, le coût total des subventions énergétiques en 2012 s’élevait à 180 milliards de FCfa, soit l’équivalent de 2,5 % du Pib. Cela est très coûteux. Ces ressources pourraient être investies de manière bien plus profitable pour l’économie.

Du pétrole a été découvert dans les eaux maritimes sénégalaises. Que peut faire le pays pour mettre en valeur ces ressources et éviter la malédiction du pétrole ?

C’est effectivement une bonne nouvelle. Il est trop tôt pour discuter de la gestion de ces gisements dans le détail. Cependant, comme vous l’avez suggéré, si la découverte de pétrole ouvre d’énormes perspectives, elle n’en présente pas moins de redoutables défis. En tout état de cause, il est essentiel que les pays tirent le maximum de revenus de ces ressources naturelles. Pour ce faire, dès le départ, il faut respecter certains principes de base. Premièrement, les nouveaux producteurs doivent mettre en place des régimes fiscaux et des accords de partage de production qui leur permettent d’obtenir une part équitable des recettes une fois que les gisements sont exploités. Deuxièmement, les pays doivent éviter les successions de cycles d’expansion et de contraction (ce que l’on appelle communément boom and bust en anglais). Les recettes provenant des ressources naturelles sont, en règle générale, très volatiles et il est donc important de mettre en place des mécanismes, comme par exemple, des fonds de stabilisation, pour protéger le budget des inévitables fluctuations de prix. Troisièmement, il est essentiel de partager la richesse de manière équitable. C’est assurément la tâche la plus difficile. Mais cela peut être fait en assurant, dès le départ, la plus grande transparence dans la gestion de ces recettes. Le Fmi travaille déjà avec certains de ses pays membres, africains notamment, pour les aider à renforcer leurs institutions de manière à ce que leurs populations et les générations futures puissent tirer le meilleur parti de ces ressources. Nous sommes tout à fait disposés à aider le Sénégal dans ce sens.

En 2014, le pays a souffert des chocs exogènes, dont les retombées de la flambée d’Ébola, qui ont pesé sur la croissance. Ces retombées pourraient même creuser le déficit de 0,3 % du Pib en 2015, selon vos services. Le Fmi va-t-il fournir une assistance aux pays voisins d’Afrique de l’Ouest qui souffrent des retombées de la flambée d’Ébola ?

Tout d’abord, je tiens à féliciter le gouvernement sénégalais pour sa remarquable gestion du premier cas d’Ébola enregistré au mois de septembre.

Pour notre part, nous avons réagi très rapidement pour fournir une aide supplémentaire à tous les pays touchés. Nous avons décaissé 130 millions de dollars en septembre en faveur de la Guinée, de la Sierra Leone et du Liberia. Nous travaillons avec les autorités de ces pays en vue de fournir un soutien financier complémentaire de 160 millions de dollars et sans paiement d’intérêts. Nous examinons, par ailleurs, d’autres options pour réduire la dette de ces pays. Une proposition est en cours d’examen au niveau de notre Conseil d’administration.

Dans le cas des pays comme le Sénégal, pour l’heure, il n’y a pas de besoins de financement supplémentaires, mais nous sommes prêts à apporter notre soutien si d’autres besoins venaient à se manifester.

Quel est l’impact de la flambée d’Ébola sur les perspectives économiques de l’Afrique de l’Ouest ?

La flambée d’Ébola a eu un effet dévastateur sur les trois pays touchés. Le Fmi fait tout ce qu’il peut pour les aider dès à présent et il poursuivra ses efforts. En outre, comme vous le savez, certains pays de la Cedeao subissent les conséquences du repli du tourisme. Je pense aux pays comme la Gambie, où le tourisme joue un rôle déterminant. Cela étant, les perspectives pour l’Afrique subsaharienne restent favorables et nous tablons sur un taux de croissance de 4,9 % pour 2015. Il est clair que ce sont-là de bons résultats dans une conjoncture mondiale difficile.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les relations entre le Fmi et le continent africain ?

Nos relations avec l’Afrique sont excellentes. Et elles s’améliorent de jour en jour. Vous le savez sans doute, le Fmi et le gouvernement du Mozambique ont organisé, en mai dernier, à Maputo, une conférence sur le thème « L’essor africain ». Cette rencontre a été couronnée de succès, avec notamment la participation de tous nos membres africains et celle de représentants du monde des affaires, de la société civile et des médias. Les débats ont porté sur les réussites et les défis auxquels sont confrontés nos pays membres, dont le Sénégal. Nous avons beaucoup écouté. A l’issue des discussions, nous avons clairement perçu les priorités qui sont celles de l’Afrique. Le mot « infrastructure » était l’un des leitmotivs de la conférence, ainsi que la croissance inclusive et l’emploi. Dans les mois à venir, nous continuerons à travailler, sans relâche, avec nos membres pour relever ces défis et surtout pour pérenniser les réussites économiques du continent. En un mot : je suis très satisfaite de la qualité du dialogue que nous entretenons avec les pays de la région.

 

 

Source: Le Soleil

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