De chaque côté, on porte sa fierté en bandoulière. Et les nobles ne règnent pas sur des castés mal dans leur peau. Au contraire, les différences sont assumées et la légende est là pour les sublimer.

Dans la région du Yatenga, au Burkina Faso, il n’est pas rare de voir des gens refuser de boire dans la même calebasse ou de s’asseoir sur la même natte qu’un forgeron. L’explication tient d’une légende, comme chaque communauté en Afrique en véhicule des milliers. L’histoire raconte qu’« au départ forgerons et nionnonsé (les chefs de terre) étaient des amis. Jusqu’au jour où un nionnonga (masculin de nionnonsé) fit la cour à la femme d’un forgeron. Sérieusement corrigé par le forgeron, il se fit passer un collier en flamme au cou ».

Les origines de cette légende que rapporte El Hadj Malick Zoromé, ancien ministre des Affaires étrangères sous le régime de Sangoulé Lamizana, se sont perdues dans la nuit des temps. Mais il reste cette attitude « exclusionniste » qui perdure, souvent muette de sens dans l’esprit de ceux qui la perpétuent, mais qui, par extension, marque d’autres domaines de la vie publique, notamment en politique. « Les forgerons sont victimes d’un véritable apartheid, dénonce El Hadj Malick Zoromé. Ségrégués, ils sont méprisés… »

Ce n’est pas pour autant que le casté porte son identité comme un fardeau. Au contraire, elle est sublimée. Dans la représentation qu’il se fait de son statut, l’infériorité reste relative. « L’ancêtre des forgerons est Bamogo, sauveur de l’humanité, clame M. Zoromé. C’est lui qui a fabriqué la lame servant à couper le cordon ombilical et la hache pour couper le bois, de même que la pioche pour cultiver ou creuser la tombe, dernière demeure de tout homme » . En somme, il est à l’origine et à la fin de la vie, tout comme il est un élément fondamental dans l’activité économique qui permet à l’homme d’exister. Mieux, « Dieu, en envoyant Adam et Eve sur terre leur a remis un marteau et une enclume, et a enseigné la poterie à Eve ». Rien que les outils du forgeron et une profession qui revient aux castés.

Dans les relations sociales conflictuelles qui naissent autour des castes, la fierté se porte en bandoulière de chaque côté. Autant le noble rechigne à donner sa fille en mariage à un forgeron, autant les éléments de ce groupe se montrent hostiles à une telle éventualité. Un antagonisme qui demeure l’illustration la plus courante d’un système dont l’endogamie demeure la principale base de reproduction et de pérennisation. Avec souvent des histoires d’amour qui finissent mal, mais aussi des mariages sur fond de révolte.

Etudiant à l’université de Niamey, Adamou S. y a fait la connaissance d’Halima. Tout allait bien jusqu’au jour où il se décide pour le mariage. La famille de l’élue de son cœur se lance dans des investigations sur ses origines, et la réponse tombe, sèche, pour celui qui était parti demander la main de la fille : « Nous sommes des nobles et ne pouvons pas lui donner notre fille, car il est issu d’une caste, celle des forgerons ». Cette discrimination basée sur l’ascendance se vit dans toutes les communautés du Niger, que ce soit les Touaregs, les Haoussa, les Zarma-Songhaï, etc. Vice-président de l’association nigérienne de défense des Droits de l’homme, Badié Hima y voit une manifestation de l’intolérance qui perpétue l’injustice, ainsi que l’inégalité entre les hommes. Pas seulement dans le domaine du mariage, ajoute Iguilas Weilas, président de Timidria, une association de lutte contre les pratiques esclavagistes et la discrimination au Niger. Et « ce qui fait le plus mal, c’est que le sujet est tabou au Niger. L’administration n’en parle pas, les politiciens n’en parlent pas, les parlementaires non plus. Et lorsque vous posez un problème de ce genre devant les juridictions, le dossier est le plus souvent rangé. Une fille a été vendue (comme esclave), mais nous avons pu la sauver et avons confié l’affaire à la justice l’an dernier. Jusqu’ici, le dossier n’a pas connu de suite » , souligne M. Weilas.

De ses origines sociales, El Hadj Zoromé se dit fier, arborant la maxime selon laquelle « celui qui vous méprise vous le méprisez aussi » . Mais l’ancien ministre burkinabé des Affaires étrangères n’oublie pas que cette fierté n’a pas suffi à effacer les entraves qu’il a subies au plan politique, quand il lui était opposé par ses adversaires que certaines responsabilités de haut niveau « ne seyaient pas à un forgeron » . Lui qui s’est même entendu dire un jour qu’« un forgeron est comme daba (pioche) ; on ne l’utilise qu’en saison des pluies. Lorsque l’hivernage passe on la range sous le grenier » . Quelque part, le verrou saute, mais…

L’actuelle Assemblée nationale burkinabé compte des députés castés. L’un, Jean-Louis Bamogo, fait partie du groupe parlementaire du parti du professeur Joseph Ki-Zerbo ; l’autre, Boureima Zoromé, élu de l’Union des démocrates du Burkina Faso, est cinquième vice-président de l’Assemblée nationale. Mais le fait qu’ils se résument à deux montre cependant tout le chemin à faire dans un pays où la Constitution insiste sur l’égalité entre tous les hommes. Dans d’autres pays le phénomène ne marque pas de manière ouverte la vie politique, mais il est là, diffus…

 

Dossier réalisé par le Département Presse et publications de l’Ipao, en collaboration avec les journaux : Les Echos (Mali), Sidwaya (Burkina Faso), Le Matin (Sénégal), Ténéré Express (Niger).

 

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