« Dites-moi où vous vivez, et je vous dirai quelles sont vos chances de succès dans la vie. »

Le niveau de bien-être varie-t-il fortement d’une région à l’autre ?

Je ne suis pas devin, mais je sais que le lieu de résidence est le meilleur indicateur pour mesurer le bien-être futur d’un individu. Un enfant qui voit le jour au Togo aujourd’hui vivra probablement 20 ans de moins qu’un enfant né aux États-Unis. En outre, le Togolais gagnera nettement moins d’argent que l’Américain, le premier touchant moins de 3 % du revenu du second.

Cependant, de tels écarts de revenu et de niveau de vie existent aussi au sein d’un même pays. Au Bénin par exemple, la plupart des habitants de Cotonou, la capitale, sont raccordés à l’électricité et seule une personne sur cinq est pauvre. À Boukombé, une commune de l’extrême nord-ouest du pays, la situation est radicalement opposée : pratiquement tous les habitants sont pauvres et aucun foyer n’a l’électricité.

Plus alarmant encore, notre étude récente sur la géographie du bien-être en Afrique de l’Ouest (a) révèle l’existence de « poches » de pauvreté dans chacun des pays couverts (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire et Togo), qui conjuguent des taux de pauvreté élevés et un niveau de densité très faible. Dans ces zones difficiles à atteindre, le coût unitaire d’un programme de lutte contre la pauvreté sera exorbitant.

De fait, c’est dans ces poches, ces « derniers kilomètres », qu’il sera le plus difficile de venir à bout de la pauvreté.

Comment expliquer la persistance des inégalités géographiques ?

Pourquoi les inégalités spatiales persistent-elles, alors que les pays se sont fortement développés à la faveur d’une croissance économique solide ? Pourquoi certains territoires défavorisés ont de fortes probabilités de rester éternellement à la traîne ?

Nous nous sommes penchés sur ces questions complexes en étudiant le rôle de trois variables importantes dans le champ de la géographie économique : les atouts naturels d’un territoire, comme la température ou la qualité des sols ; les économies d’agglomération, représentées par la densité de population ; et l’accès aux marchés, avec comme indicateur les axes routiers et la distance à parcourir pour atteindre des zones plus peuplées.

Conclusion ? Les disparités territoriales de bien-être s’expliquent fondamentalement par les économies d’agglomération et l’accès aux marchés. Les atouts naturels jouent un rôle négligeable, qui se limite à la proximité avec le littoral ; les autres caractéristiques agroécologiques que sont les précipitations, la qualité du sol et l’altitude n’entretiennent aucune corrélation solide avec le bien-être des ménages.

Mais le tableau change radicalement si l’on s’intéresse à la productivité agricole, puisque l’agriculture est le pilier de toute l’économie ouest-africaine. La persistance de la corrélation entre géographie et productivité agricole, indépendamment de la prise en considération de la densité de population, de l’accès aux marchés ou des intrants agricoles, est remarquable. Un tel constat implique qu’une région ne jouissant pas de conditions géographiques favorables continuera d’afficher, malgré tous les investissements dans les axes routiers et la population, un rendement agricole inférieur.

Que faire ?

Les inégalités à l’intérieur d’un pays peuvent attiser les tensions entre régions riches et régions pauvres et menacer, plus généralement, la croissance et la stabilité politique d’un pays. Quelles sont nos options ? Voici quatre grandes recommandations.

Premièrement, des politiques en faveur de l’urbanisation permettront à davantage d’individus de profiter des économies d’échelle et stimuleront le développement économique. Mais tout le monde ne peut pas partir vivre en ville. D’où cette deuxième recommandation : renforcer la productivité agricole en sécurisant les droits fonciers, en développant l’irrigation et en misant sur la recherche et le développement pour renforcer la sécurité alimentaire des ruraux.

Troisièmement, pour intégrer les poches de pauvreté difficiles à atteindre, on peut recourir à des transferts budgétaires pro-pauvres entre régions. Mais il faut aussi que les collectivités locales des zones défavorisées utilisent ces fonds pour investir dans des actifs transférables (l’éducation et la santé) pour que chaque citoyen puisse, en cas de migration, rejoindre les rangs d’une main-d’œuvre en bonne santé et instruite.

Néanmoins, ces politiques ne suffiront pas à elles seules à aider l’ensemble des individus dans le besoin, car elles passent souvent à côté des plus vulnérables. D’où l’obligation de déployer des programmes de protection sociale efficaces et peu coûteux, comme les bons électroniques et les transferts mobiles, pour protéger les plus faibles.

Banque Mondiale
Nga Thi Viet Nguyen co-autor Felipe F. DIZON

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