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Experte dans le doublage de voix de films, elle prête sa voix aux plus grandes actrices américaines: elle est la voix française de Whoopi Goldberg et Madonna dans la plupart de leurs films. Elle interprète également la voix de Courtney Cox dans les séries « Friends », « Dirty » et récemment dans « Cougar Town ». La voix française de Beyoncé Knowles dans « Austin Powers » et celle de Naomie Harris dans « Pirates des Caraïbes » c’est également elle. Son expérience professionnelle lui permet depuis plusieurs années de transmettre son savoir dans le cadre de la direction artistique de doublage de films.

Voix connue de tous et ancrée dans l’inconscient collectif, nous avons voulu aller à la rencontre de Maïk Darah et savoir ce qui se cache derrière cette voix si fascinante.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours?

J’ai commencé les cours de danse à 4 ans à Pantin, la ville où je suis née. Et puis à l’âge de neuf ans, je suis rentrée au Châtelet comme petit rat. Pendant trois ans, j’y faisais des représentations en soirée. C’était les plus belles années de ma vie. A l’âge de 12 ans, j’ai réussi l’examen d’entrée pour l’école de danse de l’Opéra de Paris. J’y suis restée trois ans. Encore mes plus belles années de ma vie. Ensuite en sortant de l’école de danse de l’Opéra de Paris à l’âge de 15 ans, j’ai suivi des cours de théâtre et poursuivi mes études à mi-temps au Lycée Racine. J’ai obtenu mon baccalauréat en Martinique. J’étais engagée au Festival de Fort de France dans une pièce de Maryse Condé.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de devenir artiste?

Je pense que ça vient de maman. C’était une ouvrière, elle n’était pas du tout issue d’un milieu artistique mais elle adorait la chanson et la danse. Elle a d’ailleurs rencontré papa dans un bal-Musette. Elle sourit.

Elle aimait beaucoup ces formes d’expression artistique. Elle aurait pu être une grande artiste mais la vie en a décidé autrement. Ayant grandi dans un contexte familial très compliqué, la danse et les cours de théâtre me permettaient de m’évader de mon quotidien; Entre mes parents qui vivaient ensemble tout en étant séparés et les sévices que j’ai subis de l’âge de quatre à six ans par un oncle pédophile…. Il exerçait ce « beau » métier d’agent de police, protecteur du peuple! D’ailleurs quand j’ai commencé à chanter c’est le premier thème sur lequel j’ai voulu qu’on m’écrive une chanson : Elle s’intitule « Tous les dimanches ».

Pourquoi n’avez-vous pas fait carrière dans la danse classique?

Chaque année on passe un examen, après cinq ans de cours on a la possibilité de rentrer dans le corps de ballet. Le rêve de toute danseuse classique. Malheureusement, je n’ai pas pu accéder à la quatrième année. J’ai pleuré pendant un an. Cette année-là c’était la veille de 68 et à l’Opéra ils renvoyaient toutes celles qui avaient trop grossi, trop grandi qui étaient trop petites. Je ne mesure pas 1m62 et pour rentrer dans le Corps de Ballet, c’est la taille minimum requise. Peut-être ont-ils décelé que ma croissance était terminée et que je ne ferai pas 1m62. En plus, j’étais le seul petit rat métisse. Dans le répertoire de l’Opéra comme dans celui de la Comédie Française, il n’y a pas de rôle pour les artistes noirs. Excepté Othello, pièce de Shakespeare qui est noir mais pour les femmes il n’y en a pas. Alors peut-être ce sont-ils dit : « qu’est-ce qu’on va faire de Maïk Darah? On ne va pas seulement lui faire faire le cygne noir dans le Lac des Cygnes! »

Est-ce que vous considérez que votre couleur de peau est également un obstacle pour faire carrière en tant qu’actrice?

Bien sûr. Après, j’ai joué dans des pièces de théâtre mais je n’ai pas eu de rôle qui m’a permis de me faire découvrir en tant que comédienne à part entière, et non pas uniquement en tant que comédienne noire. J’ai fait des petites choses ou alors j’ai eu des rôles plus importants mais c’était très ciblé. Je jouais une africaine, ou une coach en athlétisme dans des téléfilms. Au cinéma, je n’ai tourné que dans deux films. « Mourir d’aimer » où j’avais environ seize ans, un film avec Annie Girardot qui raconte l’histoire d’amour entre un élève et son professeur qui finit par se suicider. Je jouais le rôle d’une lycéenne.

L’autre film, je tiens à le dire c’est « Taxi Boy » d’Alain Page, avec Charlotte Valandrey, Claude Brasseur et Richard Berry et là j’avais un petit rôle sympa où je jouais la copine de Charlotte Valandrey. On travaillait toutes les deux dans un fast food. Elle sourit.

Comment expliquez-vous que malgré vos apparitions dans plusieurs œuvres cinématographiques, vous n’avez jamais pu obtenir un rôle principal?

Malheureusement, nous ne sommes pas aux Etats Unis. Et puis on n’a pas non plus la même histoire que les noirs américains. Les noirs américains sont américains. En France, il y a les antillais, les martiniquais, les guadeloupéens et les guyaniens avec des différences culturelles. Chez les africains, il y a les togolais, les sénégalais, les camerounais… Il y a une vraie diversité mais malheureusement on ne forme pas une vraie communauté. Et puis aux Etats-Unis, il y a des quotas.

Ça fait trente ans que je souhaite qu’il y ait des quotas en France.

La notion de quotas ramène à la notion de discrimination positive, qu’en pensez-vous?

Oui et bien je préfère qu’il y ait une discrimination positive qu’une discrimination négative. Aux Etats Unis, s’il n’avait pas eu de quotas, il n’y aurait pas autant de comédiens noirs à l’écran.

Je fais du doublage depuis trente ans et je vois plein de comédiens noirs qui ont des rôles magnifiques et qui ne jouent pas des rôles de « noir ».

A partir de quand avez-vous commencé à prêter votre voix dans les versions françaises de films américains?

J’ai commencé quand je faisais du théâtre. J’avais une amie, comédienne, Christiane Lorenzo, elle faisait du doublage et m’a invitée un jour à une séance. Comme j’étais dans le studio, on m’a fait faire un essai et ça s’est superbement bien passé. Il n’y avait aucune comédienne noire de ma génération dans le doublage. Le bouche à oreille a très vite fonctionné dans le milieu. Seules Darling Legitimus, Jenny Alpha et Toto Bisinte doublaient quelques actrices noires. J’ai commencé par doubler plusieurs comédiennes dont Coco dans « Fame » et Claire Huxtable, la femme de Cliff Huxtable dans le « Cosby Show ».

Est-ce que votre couleur de peau a été un avantage dans le doublage de voix?

J’avoue que dans le doublage le fait d’être métisse a été salutaire pour moi. Il y a énormément de comédiennes noires à doubler et c’est donc devenu ma particularité. Mais je tiens à préciser que j’ai également doublé des comédiennes blanches. Les sentiments sont universels et n’ont pas de couleur. L’âme n’a pas de couleur. Elle sourit. J’ai doublé Madonna, Michelle Pfeiffer, Rosanna Arquette, Courtney Cox…

Madonna a expressément demandé que vous la doubliez dans « In bed with Madonna ». Comment avez-vous réagi?

Elle avait apprécié la façon dont je l’ai doublé dans « Body ». C’est donc suite à ce film qu’elle a souhaité que je prête ma voix pour interpréter son rôle dans « In Bed With Madonna ». C’est vrai que ça fait plaisir mais je ne me considère pas comme quelqu’un d’exceptionnel, j’essaie juste de bien faire ce que j’ai à faire. J’y mets toute mon âme.

Quelle est la comédienne que vous préférez doubler?

Bien sûr, j’adore Whoopi Goldberg. Il suffit de me plonger dans ses yeux, ils sont comme un miroir, plein d’émotions, de tendresse, d’humour et de révolte…En somme, elle est entière. Après vingt-cinq films, j’ai l’impression d’être rentrée dans son intimité et de très bien la connaître. Contrairement à elle qui ne m’a aperçue que deux fois. Elle rit. Maintenant il y a d’autres comédiennes que j’adore doubler même quand elles n’ont que deux ou trois scènes.

Quand avez-vous commencé à doubler Whoopi Goldberg?

La première fois c’était pour le film « La Pie Voleuse », sorti en 1987. La mayonnaise a tout de suite pris. Par contre, contrairement à ce que les gens pensent, je ne l’ai pas doublé dans « Jumpin Jack Flash ». Mais j’ai un autre rôle dedans. Elle sourit. Et après je l’ai doublé pour ainsi dire tout le temps. Sur 25 de ses films, j’ai dû en doubler au moins 22.

Vous avez interprété la voix de Nancy Allen dans « Robocop », de Michelle Pfeiffer dans « les Sorcières d’Eastwick », « Veuve mais pas trop », d’Angela Bassett dans « Malcom X ». Comment faites-vous pour interpréter des voix dans des genres de films si différents?

Déjà, je n’interprète pas des voix mais des rôles. C’est comme si on demandait à Marion Cotillard mais comment faites-vous pour jouer Edith Piaf dans un film puis un rôle qui n’a rien à voir dans « Les Petits Mouchoirs »…. Avant tout il faut être comédien pour faire du doublage. Les gens pensent qu’on « fait » des voix mais on ne « fait » pas des voix. On interprète, on ressent le rôle.

La différence avec le cinéma c’est que vous êtes dans un studio d’enregistrement. Les conditions de tournage (la direction du réalisateur, la technique, la production…) permettent à l’acteur d’optimiser sa préparation. N’est-ce pas justement plus compliqué d’interpréter un rôle dans un studio de doublage?

La chance en doublage c’est qu’on n’a pas à apprendre le texte de notre rôle.

Par contre, on est souvent convoqué sans avoir aucune indication sur le film, sur le nombre de scène ni sur l’acteur à doubler. On nous appelle, on nous demande si on est libre de telle heure à telle heure. De temps en temps on nous dit que c’est pour Grey’s Anatomy par exemple, mais si on ne demande pas, on a aucun renseignement. Comme on n’a pas eu le temps de connaître le rôle, ni eu le temps de se préparer, l’exercice peut être compliqué. Il faut donc juste se fier à la version originale. Il faut s’imprégner très vite de ce qui se passe dans la scène et la restituer le plus sincèrement possible. Je dis souvent que le doublage est une infidélité fidèle. Car oui on refait quelque chose mais il faut être fidèle dans cette infidélité. Ma grande rigueur en doublage c’est de ne pas trahir l’actrice dans son jeu.

Justement, quelles qualités faut-il pour être un bon acteur en doublage?

Il y a plein de comédiens talentueux sur scène, qui disent eux-mêmes qu’ils seraient incapables de faire du doublage, parce qu’ils ont besoin de temps pour préparer un rôle. D’ailleurs, aux Etats-Unis, le doublage n’existe pas. Les films sont sous-titrés. Pour eux, le doublage c’est impensable. L’art du doublage, parce que pour moi le doublage bien fait c’est de l’art, c’est de faire oublier qu’on fait une version française. Il faut que le spectateur puisse penser que c’est une version originale. Pour faire un bon doublage, la générosité, la disponibilité et l’intelligence du texte sont indispensables. On donne tout de suite un sens aux textes car chaque mot a un sens et une valeur émotionnelle. Il y a sûrement d’autres qualités mais par humilité je vais m’arrêter là. Elle sourit.

Est-ce que ce n’est pas frustrant d’exercer un métier d’ombre?

Ce n’est pas mon but principal d’être sous les feux de la rampe. Ce que j’aime dans les métiers artistiques c’est le langage, l’expression de l’être. La danse est le langage du corps et la voix est le langage de l’âme. Je chante également et c’est vrai que je me suis mise à la chanson car j’aime le contact avec le public, c’est un véritable échange. Ce n’est pas important d’être en haut de l’affiche. Je préfère être dans une petite salle et vivre une vraie communion avec le public. J’aime ce métier car c’est une forme d’expression dans laquelle on est libre. Dans la vie il y a plein de codes. Alors qu’en tant qu’artiste, les codes ne sont pas les mêmes, on peut dépasser nos limites. J’adore être bouleversée en voyant un film ou en entendant un chanteur et c’est vrai que j’ai envie de provoquer ces mêmes émotions chez les autres.

Vous avez également fait du doublage dans des films d’animation où vous jouez Shenzi la hyène dans « le Roi Lion » où la voix originale est celle de Whoopi Goldberg, vous avez joué la maman de Bambi dans « Bambi 2 », la grand-mère de Petit pied dans « Le Petit Dinosaure »…. Quelles sont les différences entre le doublage de films d’animation et le doublage de films?

C’est très ludique de doubler des films d’animation. Ce sont des personnages imaginaires donc on peut se permettre de mettre beaucoup plus de fantaisie, de transformer nos voix.

La voix c’est comme un instrument de musique. Selon les « cordes » sensibles qu’on utilise, le son est différent. Par analogie, le pianiste fait corps avec son instrument. Le même morceau interprété par plusieurs pianistes ne suscite pas les mêmes émotions.

On dit souvent que la voix est le reflet de l’âme. Qu’en pensez-vous?

C’est ma phrase préférée. Elle sourit. Un mauvais doublage est un doublage sans âme.

C’est vrai que je me suis souvent dit que le fait qu’on m’offre des rôles si différents sur un plateau c’était peut-être lié à mon métissage. Il y a une disponibilité et une ouverture sur l’être humain. Je me suis jamais dit mon père est noir, ma mère est blanche. Par contre c’est vrai qu’humainement c’est large, il n’y a pas de barrière quand on est métissé. Et c’est vrai que quand j’interprète un rôle j’essaie de m’imprégner avec la plus grande sincérité possible le personnage. Quand on y met toute son âme, on ne fait pas qu’entendre, on ressent également. La voix véhicule beaucoup de choses; d’ailleurs les gens qui ne voient pas, ils ne se fient qu’à la voix car elle est importante, elle parle beaucoup.

Existe-il des Césars dans le doublage?

Hélas non. Je milite depuis plusieurs années pour qu’il y ait des récompenses dans ce métier car je considère que le doublage peut être décisif dans le succès d’un film en version française.

Quelle est votre actualité?

J’aimerais faire un spectacle où seront mêlées chansons et danse. Julie Laforêt m’écrit de nombreuses chansons, même si je me suis mise moi-même à l’écriture. J’aime notre échange, elle écrit des textes sur des thèmes qui me tiennent à cœur avec beaucoup de sensibilité et compose de très jolies mélodies. Concernant la danse, j’aimerais mélanger les genres : faire de la danse classique, du jazz et peut-être des claquettes.

Que pouvons-nous vous souhaiter?

Un joli rôle de femme au cinéma, ça serait une belle reconnaissance universelle car hélas les trois quart des rôles qu’on m’a proposés jusqu’à présent étaient plutôt la petite infirmière et non pas la directrice en chef. Je souhaiterais que les milieux artistiques donnent l’exemple et que les médias reflètent davantage la diversité de notre société.

Maya Meddeb
Journaliste freelance Amina, Gazelle, Afrique Magazine et AlgerParis

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