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Un an après la destitution du président Blaise Compaoré et moins de 3 semaines avant les premières élections depuis son départ, une autre crise frappe le Burkina Faso. Dans l’après-midi du mercredi 16 septembre, au cours du conseil des ministres, le Régiment de Sécurité Présidentielle envahit le palais présidentiel de de Kosyam et prend en otage le président de la transition Michel Kafando, son premier ministre Isaac Zida et quelques autres ministres et membres du gouvernement. Selon un communiqué lu par le lieutenant-colonel Mamadou Bamba à la télévision, « on a mis fin au régime déviant de la transition  et le président est démis de ses fonctions ». Le général Gilbert Diendéré a été nommé par la junte comme «chef du conseil de transition » ou pour paraphraser le porte-parole du jour « président du Conseil national pour la démocratie (CND) » en attendant que des «élections inclusives» soient organisées. Pourtant depuis le départ de Compaoré, la situation est telle que tout ceci était prévisible. Les sanctions pénales et politiques prononcées à l’endroit des dignitaires de l’ancien régime font que le RSP dirigé par le général Gilbert Diendéré ne cesse de faire des mises en garde allant dans le sens de déstabiliser le régime transitoire mais n’a malheureusement jamais été pris au sérieux par les autorités de la transition.

Une « armée parallèle » surentrainée, forte de 1300 hommes, logée à quelques encablures du palais et dirigée par un homme puissant toujours fidèle à Compaoré et hostile au gouvernement de transition.

Officiellement chargé d’assurer la sécurité du chef de l’État, le RSP a été créé en novembre 1995 par décret présidentiel. C’est un héritier du premier bataillon du Centre national d’entraînement commando (Cnec) de Pô qui est aujourd’hui forte de 1 300 soldats, soit 10 % des effectifs de l’armée nationale, tous obéissaient au doigt et à l’œil au général Gilbert Diendéré. Laisser cet homme à la caserne Naba Koom située juste derrière le palais présidentiel de Kosyam, à Ouagadougou où se trouve le QG du puissant RSP dont la seule évocation suscite la méfiance immédiate chez la plupart des Burkinabè est la première véritable erreur du gouvernement burkinabé. Sans oublier que c’est un corps d’élite surentraîné et suréquipé façonné par Blaise Compaoré. Une véritable « armée dans l’armée » que l’on suspecte à Ouaga d’être, pendant des années, chargée des sales besognes de l’ancien régime. Un gouvernement soucieux de sa propre sécurité et celle du pays doit tenir en compte tous ces paramètres et prendre les mesures adéquates enfin d’éliminer ces menaces.

Ce Régiment rempli toutes les conditions requises pour fomenter un coup d’Etat avec 100% de chance de réussite. D’abord il été au cœur du pouvoir pendant vingt ans et cette longue expérience fait que ceux qui le dirigent ont une très bonne connaissance du milieu, d’ailleurs Diendéré lui-même en est à son troisième coup d’état après 1983 avec Sankara et 1987 avec Compaoré. Ensuite cette élite est constituée de cinq groupes de commandos formés aux situations les plus extrêmes et peuvent à eux seuls vaincre le reste des troupes tellement ils sont bien formés et très bien armés. Disposant de moyens importants, ce qui fait qu’il suscite aussi la jalousie des autres corps de l’armée.

Il y a aussi le fait que ses responsables ont la haute main sur les services de renseignements et chaque mission délicate est confiée à ses soldats aux treillis léopards. Leur chef le général Diendéré est aussi le « big boss » des renseignements généraux. Il est « l’homme le mieux renseigné du pays », et peut-être même de la région ouest africaine. La preuve; il admettait avoir été mis au courant qu’un putsch était en préparation en Guinée-Bissau ; il sera mis à exécution le mois qui suit. Ce fut aussi le cas sur la  victoire des milices islamistes de l’Azawad (MNLA) au nord mali. Seule la cellule de coordination qu’il dirigeait depuis la présidence disposait de l’ensemble des données. Sans oublier les précieuses informations que lui transmettent les Américains et les Français. Il a d’ailleurs négocié la libération de nombreux otages avec les terroristes de la sous-région Il avait les yeux et les oreilles un peu partout grâce au réseau efficace d’informateurs qu’il avait mis en place.

Le dernier et pas le moindre des facteurs qui font que ce régiment représente une menace est la proximité de son chef avec l’ancien président. Déjà en 1981 Gilbert Diendéré était sous les ordres de Compaoré. Quand il a hérité du commandement du CNEC, à Pô, il a fait de ce jeune sous-officier son adjoint. En août 1983, quand Thomas Sankara a proclamé la révolution, ils étaient trois officiers à ses côtés : Blaise Compaoré, Jean-Baptiste Lingani et Henri Zongo et Diendéré était le cinquième homme. Le 18 septembre 1989, il déjoue une tentative de coup d’État contre Blaise Compaoré (selon la version officielle) et il est nommé secrétaire général du comité exécutif du Front populaire, autrement dit numéro deux du régime. Le voilà chargé de la défense et de la sécurité alors qu’il n’a que 30 ans. Même s’il n’avait aucun poids politique contrairement à sa femme, le général Diendéré savait tout, et c’est bien ce qui le rendait « intouchable ».  Il ne faut pas oublier que l’épouse du Général Diendéré est candidate à l’élection et l’exclusion de son groupe a été brandie comme un motif de faire ce coup pour rétablir une situation d’injustice. Cela veut aussi dire que sa femme n’est pas n’importe qui et on pourrait même penser qu’il portait les ambitions de son épouse qui est-elle politique.

Si toutes ces informations sur le General Diendéré et le fameux RSP sont ignorées ou négligées par les autorités burkinabés, il y a vraiment de quoi s’inquiéter. Pourtant le démantèlement ou la dissolution de ce régiment est longtemps réclamé par le peuple et bon nombres de personnes y compris le premier ministre Isaac Zida, lui-même ex-numéro 2 de ce régiment. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle des officiers du RSP ont déjà exigé le départ du premier ministre. Tout ceci pour des mesures de sécurité mais rien n’a été fait, cela nous laisse croire que d’une part il y a une grande responsabilité de l’Etat burkinabé dans ce coup surtout à cause de la négligence de celui-là.

Les sanctions politiques et pénales prévues à l’endroit des dignitaires de l’ancien régime causant la frustration de ceux-ci.

Depuis le départ de Blaise Compaoré, les anciens dignitaires de son régime sont non seulement exclus de la vie politique du pays mais les nouvelles autorités menacent de rouvrir certains dossiers judiciaires les impliquant. C’est le premier ministre de la transition lui-même qui a annoncé que le dossier Sankara, assassiné le 15 octobre 1987 dans des circonstances non encore élucidées, serait rouvert et que le Burkina Faso allait demander l’extradition du président déchu Blaise Compaoré pour répondre devant la justice, des éventuels faits qui lui seraient reprochés. « Il en sera de même pour le dossier Norbert Zongo » avait précisé le Premier ministre à l’époque.

Alors bras droit et chef d’Etat-major particulier de l’ex-président, le patron historique du RSP et fidèle serviteur de Compaoré pendant plus de trente ans, le General Diendéré est également suspecté d’avoir été au cœur de plusieurs affaires d’État non élucidées. Le 15 octobre 1987, alors patron des commandos du Cnec, il était chargé de superviser l’arrestation de Thomas Sankara. Le capitaine révolutionnaire sera finalement criblé de balles par les hommes de Diendéré dans des circonstances floues. Alors sachant que si Compaoré tombait, il risquerait la prison du fait qu’il était l’homme de main du Président déchu Blaise Compaoré. Ce dernier, est en toute vraisemblance le commanditaire ayant conduit à la mort de Sankara.

La preuve que ce régiment s’occupait des sales boulots est que même dans les affaires David Ouédraogo et Norbert Zongo, les hommes du RSP sont pointés du doigt. Accusé de vol, David Ouédraogo, chauffeur du frère du président a été torturé à mort par des hommes du RSP en janvier 1998. Le journaliste d’investigation réputé Norbert Zongo, a été retrouvé carbonisé dans sa voiture en décembre de la même année avec quatre autres personnes alors qu’il enquêtait sur cette affaire. Les six membres du régiment considérés comme les principaux suspects de ces crimes sont toujours libres, sans compter la disparition de beaucoup de personnes ou d’opposants qui dérangeaient. On voit alors que la réouverture de ces dossiers risque de faire tomber toute la chaine de commandement du RSP, partant du général lui-même.

Plus récemment encore, ils étaient chargés de contenir la foule réclamant la tête de Blaise Compaoré dans les abords de la présidence, le 30 octobre. Contestant leur responsabilité dans la mort de plusieurs manifestants, les officiers supérieurs du RSP affirment aujourd’hui avoir « très bien géré » la situation. En tout état de cause, il est sûr que c’est ce RSP qui a aidé le président Compaoré à quitter le pays en octobre dernier après sa destitution.

Mieux encore, les auteurs du coup ont exprimé leur désaccord avec autorités burkinabés dans leur décision d’exclure une frange de la communauté jugée  proche de l’ancien président Compaoré. Ces derniers n’ont pas été autorisés à se présenter aux élections présidentielles et législatives qui doivent avoir lieu le 11 octobre. Cette décision controversée et condamnée par la CEDEAO rend «non éligibles» 42 personnalités, accusées d’avoir soutenu la tentative de Blaise Compaoré de se maintenir au pouvoir. Rappelons que Fatou Diendéré, épouse du général et vice-présidente du CDP de Blaise Compaoré fait partie des députés recalés pour les élections législatives.

Ce que l’on sait moins, c’est que certains membres de la garde présidentielle ont envisagé de se débarrasser du premier ministre. En début février, raconte une figure de la société civile burkinabè, « nous avons été approchés par des hommes de Gilbert Diendéré. L’idée était de renverser Zida et de constituer un nouveau gouvernement, placé sous le contrôle de Diendéré ». On peut alors sans risque de se tromper dire que ce coup d’Etat est le passage à l’action, d’autant plus qu’ils ont libéré le président de la république mais le premier ministre est toujours retenu en otage du RSP.

Avec le soutien de la communauté internationale, le peuple burkinabé est encore mise à rude épreuve comme elle l’a été il y a un an.

Durant la première nuit, des négociations, conduites par l’ancien chef d’Etat Jean-Baptiste Ouédraogo, ont eu lieu pour tenter de trouver une issue pacifique à la crise. Ces tentatives sont restées vaines parce que quand un spécialiste de la libération d’otage prend des otages il devient difficile de négocier avec lui. Et cela en dit long sur les véritables intentions des putschistes.

Le nouvel homme fort du pays a  demandé la fermeture des frontières terrestres et aériennes du pays, l’instauration d’un couvre-feu et la fermeture de la télévision nationale et de la radio. Le jeudi matin, les militaires quadrillaient la ville, tirant en l’air pour éviter le regroupement, notamment à la place de la Révolution, d’où partaient les marches contre Blaise Compaoré. Mais à entendre les propos de Guy-Hervé Kam, porte-parole du Balai citoyen, l’une des principales organisations de la société civile burkinabè «Nous sommes mobilisés et nous ne laisserons pas faire. Le peuple tient à sa révolution». On voit dès lors que les organisations de la société civile sont déterminées à libérer le peuple encore une fois. Ce groupe très actif semble particulièrement ciblé par les militaires. Jeudi, Smokey, son chef, a assuré sur Twitter que son domicile avait été perquisitionné et son bureau saccagé. Le Balai citoyen appelle les populations à la mobilisation pour «dire non au coup d’Etat». C’est également la démarche que vient d’entreprendre Cherif Sy, le Président du Conseil national de la transition. Rappelons que selon certaines sources hospitalières, il y aurait déjà 7 morts lors de la première manifestation du vendredi 18 septembre.

La communauté internationale n’est pas en rade; le secrétaire général de l’ONU Ban Ki Moon se dit scandalisé et exige la libération de tous les membres du gouvernement. Le conseil de sécurité s’est réuni à huit-clos pour prendre une décision par rapport à cette situation. François Hollande a condamné jeudi le «coup d’État» et exigé la reprise du processus électoral, tout comme l’Union européenne. L’Union africaine (UA) et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont exigé mercredi soir la libération du président intérimaire du Burkina Faso et de son premier ministre retenus en otage par des militaires d’un corps d’élite à Ouagadougou. Elles soulignent avec force que les auteurs de cet enlèvement inacceptable répondront de leurs actes et seront tenus responsables de toute atteinte à l’intégrité physique du président du Faso, du Premier ministre et des autres personnalités qu’ils détiennent. Même si la CEDEAO considère que l’heure n’est pas aux menaces en ouvrant le dialogue à travers son président en exercice le sénégalais Macky SALL et le président béninois Boni YAYI, il serait bon aussi de durcir le ton avec ces putschistes et aller dans le même sens que l’AU qui a suspendu le Burkina de l’organisation panafricaine et a annoncé un gel des avoirs et une interdiction de voyage aux putschistes car à vrai dire le principal but semble être de sauver leurs peaux et celles de leurs compagnons y compris l’ex président. Même s’ils affirment que le président Compaoré n’est pas derrière dans tous les cas on reste tout de même réticent par rapport aux réelles intentions de ces militaires, même s’ils affirment vouloir organiser des «élections inclusives» pour reprendre le communiqué lu à la télévision. Même si la médiation des deux présidents mandatés par la CEDEAO donne un peu d’espoir, l’absence de grands cadres politiques et de la société civile du Burkina nous laisse perplexes.

Parmi les 12 points du « projet d’accord politique de sortie de crise » au Burkina Faso que les médiateurs de la CEDEAO ont proposé dimanche soir à Ouagadougou, les plus controversés sont l’amnistie les putschistes, le report des élections au 22 novembre, la participation des candidats précédemment exclus et le sort du RSP. Les réactions sont négatives du côté de la société civile et du peuple burkinabé, cependant le camp des partisans de l’ancien président Compaoré se réjouit des décisions prises. Cette décision des médiateurs de la CEDEAO risque de créer la zizanie d’autant plus que près de 10 personnes ont trouvé la mort au cours des toutes dernières manifestations

L’évolution de la situation nous élucidera peut-être sur ces questions. Dans tous les cas de figure, cette crise constituera un point fondamental de l’agenda des chefs d’Etat lors du Sommet extraordinaire qui va être tenu à Abuja au Nigeria demain. Par la voix de ses auditeurs et de son service administratif, le master genre et consolidation de la paix se joint à l’opinion internationale pour dénoncer et condamner  fermement le coup d’Etat et témoigner sa solidarité  au peuple burkinabè. 

Les auditeurs de GECOP
Master Genre et Consolidation de la Paix
UCAD-FAS-UPEACE

Latyr TINE
Etudiant chercheur
Laboratoire d’Etudes Africaines et Postcoloniales
Ecole doctorale ARCIV
Faculté des Lettres et Science Humaines Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Tel : +221 77 540 95 08+221 77 540 95 08

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