Mathias-Hounkpe

C´est dans une interview exclusive accordée á nos confréres de RFI que le politologue Béninois Mathias Hounkpé (Photo) a décortiqué la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) dans les processus électoraux en Afrique.

Les commissions électorales sont le nouveau point de crispation de toutes les passions politiques en Afrique. Deux regroupements de l’opposition togolaise ont demandé ces derniers jours au gouvernement de faire arrêter les travaux de la CENI dans leur pays tandis qu’en Guinée, la commission électorale fait l’objet d’incessantes polémiques entre pouvoir et opposition. Pourquoi dans tant de pays les Commissions électorales nationales indépendantes sont-elles devenues source de tensions politiques ? Y a-t-il des pays d’Afrique de l’Ouest qui s’en sortent mieux que d’autres ? Pour en parler, RFI reçoit le politologue béninois Matthias Hounkpè.

RFI : Qu’est-ce qui explique selon vous que la place que les CENI (les commissions électorales) ont pris dans les polémiques politiciennes ces derniers temps ? Est-ce que c’est le rôle que ces CENI occupent désormais dans les processus électoraux ?

Matthias Hounkpè : C’est vraiment un phénomène nouveau lié à l’environnement nouveau dans lequel nous évoluons. Donc quelque soit le pays que vous prenez… c’est seulement à partir de 90 qu’on peut dire que l’on a commencé à tenter d’organiser des élections véritablement compétitives et ouvertes. Et donc naturellement l’une des conséquences, c’est que la gestion pose problème. Parce que ce n’est plus comme avant, où vous avez quelqu’un qui organise dont on connaît déjà les résultats par avance. Les élections sont de plus en plus ouvertes.

Vous allez au Nigeria aujourd’hui, on ne sait pas qui va gagner. La dernière fois au Ghana, on ne savait pas qui pouvait gagner. Au Sénégal en 2012, on savait qu’il y avait des acteurs clés mais personne ne pouvait dire que Macky Sall allait sortir comme il est sorti. Et donc, il y a maintenant une sorte d’incertitude sur le résultat des élections et les commissions électorales deviennent des difficultés.

Vous diriez qu’à l’heure actuelle les commissions électorales, de manière générale, occupent une position centrale dans les processus électoraux ouest-africains ?

Absolument. Parce qu’à l’exception des deux ou trois pays : le Sénégal, le Mali et le Cap-Vert, la plupart des autres pays de l’Afrique de l’Ouest confient la totalité des étapes majeures des élections aux commissions électorales. 

Les pays anglophones, en général, avaient déjà l’habitude de recourir à des commissions électorales. Par exemple, depuis 1958, au Nigeria ou au Ghana, on a recours à différentes formes de commissions électorales pour l’organisation des élections. Les pays francophones ont sur ce point imité l’exemple de la France. Pendant longtemps, on a fait organiser les élections par l’administration, par le ministère de l’Intérieur. Et donc depuis, je dirais 1995, le Bénin a été le premier pays francophone de l’Afrique de l’Ouest qui a recouru à une commission électorale pour l’organisation des élections. Après le Bénin, le système s’est répandu dans la plupart des pays d’Afrique francophone en imitant le modèle béninois, c’est-à-dire le modèle partisan. Où une partie des membres de la commission électorale est désignée par les acteurs politiques.

Est-ce que cette composition partisane des commissions électorales vous semble être un facteur de tension ?

Oui. Vous voyez les pays où les commissions sont partisanes, comme c’est le cas par exemple au Bénin, au Niger, au Burkina Faso où les commissions électorales sont plus problématiques que dans d’autres pays [dans lesquels] les gens essaient de mettre en place des commissions formées de membres qui ne sont pas des personnes engagées politiquement.

Et dans ces pays là les commissions sont formées par qui ?

Par les grandes institutions de l’Etat. La plupart du temps, vous voyez qu’il y a le président de la République, les parlementaires et parfois d’autres institutions comme le Conseil d’Etat qui interviennent dans la composition des commissions. C’est le cas dans la plupart des pays anglophones (le Ghana, le Nigeria, Liberia, la Sierra Leone…).

Est-ce qu’en règle générale, Matthias Hounkpé, vous avez le sentiment que les CENI ont su affirmé leur indépendance ou est-ce que cette indépendance n’est encore que de façade ?

En règle générale, les CENI ont encore à gagner leur indépendance. Sans dire que c’est de façade, je dirais qu’il y a encore des étapes à franchir pour que les commissions électorales deviennent véritablement indépendantes. Par exemple, dans la mise à disposition des moyens pour le travail des commissions électorales, pour les conditions qui sont faites aux membres des commissions électorales pour les protéger de l’influence des acteurs politiques – surtout pendant les périodes de gestion des élections-, dans les conditions qui sont faites concernant la durée du mandat des membres des commissions électorales – tous ces éléments influencent l’indépendance et devraient être traité de façon pertinente.

Mais, il y a quand même des commissions dans la région aujourd’hui qui donnent le sentiment de jouer, plus ou moins bien, de leur indépendance. Si je commence par le Sénégal, si je prends le Libéria ou la Sierra Leone, même le Nigeria. Je peux citer le Nigeria aujourd’hui comme un pays où il n’y a pas de doute sur l’indépendance de la commission même si la commission a des difficultés.

Est-ce qu’il y a des bonnes pratiques, des exemples de ce qui peut être fait pour faire baisser les tensions autour du fonctionnement de ces commissions électorales ?

La première chose pour moi c’est que quel que soit l’organisme qui va être chargé de gérer les élections, cet organe doit avoir le souci de s’assurer que les acteurs clés du processus sont informés et que leurs préoccupations sont écoutées et prises en compte dans la mesure du possible. Et donc que l’organe soit un organe complètement indépendant, comme c’est le cas au Ghana, ou que ça implique plusieurs organes y compris le gouvernement, qu’on s’assure de gagner la confiance des acteurs politiques.

Et par exemple au Ghana, bien que l’organe soit un organe complètement indépendant, ils ont mis en place un cadre de concertation entre la commission électorale et les partis politiques. C’est un cadre qui fonctionne de manière permanente et qui permet à la commission d’écouter les préoccupations des partis politiques et d’en tenir compte dans la manière dont les élections sont gérées. Et au Ghana en plus, vous avez des cadres qui associent la commission électorale et les organisations de la société civile, avec les professionnels des médias et les forces de sécurité et de défense. Ce qui permet à l’organe qui gère les élections de s’assurer qu’il est sur la même page avec la plupart des acteurs qui sont impliqués dans la gestion du processus électoral.

Source: RFI

 

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