Jens-Weidmann-Bundesbank-HEC-Paris-2013

Né en 1968 à Solingen, près de Düsseldorf, Jens Weidmann a étudié l’économie à l’université d’Aix-Marseille-III (Paul-Cézanne) puis à celle de Bonn, où il a décroché un doctorat. Il a travaillé au Fonds monétaire international entre 1997 et 1999, puis a été secrétaire du Conseil allemand des experts économiques, un groupe d’économistes conseillant le gouvernement. En 2004, il a rejoint la Bundesbank avant que Mme Merkel ne fasse appel à lui, en 2006. Jens Weidmann a pris la tête de la Bundesbank (la ” Buba “), la très influente banque centrale allemande, en mai 2011. Sa réputation est celle d’un irréductible défenseur de la stabilité monétaire. Mais aussi d’un pragmatique plus souple que son prédécesseur, Axel Weber. Auparavant, il était conseiller économique de la chancelière Angela Merkel, auprès de qui il a contribué à la gestion de la crise économique en 2009. C´est un économiste francophile.

La zone euro va mieux, mais beaucoup reste à faire. Tel est le diagnostic que pose Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, la puissante banque centrale allemande. Egalement membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE), il dresse un bilan sans concession de la politique économique française. Selon lui, Paris doit cesser de réclamer des mesures favorables à la croissance à Berlin et se concentrer sur ses propres réformes structurelles.

La crise de la zone euro est-elle terminée ?

Je ne crois pas. Sortir de cette crise est comme courir le marathon: nous sommes à mi-parcours et nous n’avons pas encore franchi la ligne d’arrivée. Cependant, la perception des marchés a beaucoup changé depuis 2010. Le risque n’est plus appréhendé comme imminent. Mais les causes structurelles profondes à l’origine de la crise n’ont pas encore été toutes traitées et le poids du chômage continue à se faire durement sentir dans certains pays.

Quelles sont ces causes ?

Outre l’endettement public et, dans certains pays, l’endettement privé, tous les freins à la compétitivité de l’économie sont finalement des freins pour l’emploi. Une croissance saine provient de l’innovation et de la compétitivité des entreprises ainsi que de la productivité des travailleurs, et c’est ce vers quoi les pays membres doivent tendre. Cela prend du temps et requiert une volonté politique ferme. Si l’Allemagne se porte bien, c’est grâce aux mesures prises au début des années 2000. Les États particulièrement frappés par la crise et qui ont entrepris les réformes structurelles pour y parvenir profitent aujourd’hui du retour de la croissance. Dans d’autres pays, comme la France et l’Italie, les gouvernements ont reconnu depuis peu la nécessité d’engager des réformes profondes et commencent juste à mettre ces mesures en application.

La France est-elle l’homme malade de l’Europe ?

Je me méfie de cette expression, attribuée à l’Allemagne il y a une quinzaine d’années. La France est un pays économiquement puissant mais comme le dit lui-même le président Hollande: la France a des défis structurels à relever, elle doit redresser sa compétitivité et réduire le niveau très élevé de ses dépenses publiques. Le gouvernement français a commencé à le faire, par exemple avec le pacte de responsabilité et solidarité. Il est important de continuer dans cette voie afin qu’une France renforcée puisse jouer son rôle au sein du moteur franco- allemand. Paris devrait exercer son leadership en donnant le bon exemple, notamment en matière budgétaire

Le gouvernement français, tentant de s’allier à l’Italie, réclame à l’Allemagne plus de mesures favorables à la croissance. Une stratégie pertinente ?

Il est bien entendu essentiel que l’Allemagne prenne des mesures pour soutenir la croissance. Pour cela, il est vain de chercher à gonfler l’activité économique, à court terme, avec des dépenses publiques. Ce qui compte, c’est de soutenir durablement la croissance ; les récentes décisions dans le domaine des retraites en Allemagne me semblent donc aller dans le mauvais sens. Plus généralement, je suis sceptique quant à l’idée que l’on puisse réclamer plus de croissance durable depuis l’extérieur comme votre question le suggère. La croissance devrait venir au contraire de l’intérieur: ce n’est ni aux gouvernements voisins, ni à la Banque centrale européenne (BCE), mais à chaque gouvernement de créer chez lui un environnement favorable à l’innovation des entreprises et à l’emploi.

L’inflation est tombée à 0,4 % en juillet dans l’union monétaire. Celle-ci risque-t-elle de sombrer dans la déflation ?

Je ne pense pas. Le faible taux d’inflation actuel est alimenté par trois facteurs: la baisse des prix de l’énergie et des produits alimentaires, l’appréciation de l’euro jusqu’à une date récente et l’ajustement en cours dans certains pays, comme l’Espagne ou la Grèce. Nous ne sommes pas dans un scénario déflationniste auto- entretenu, avec des stratégies de report des achats de la part des consommateurs. De plus, les anticipations d’inflation restent bien ancrées. Selon les prévisions de l’Eurosystème, la reprise est fragile mais le taux d’inflation et la croissance devraient repartir progressivement. C’est justement pour limiter les risques, dont nous sommes conscients, que nous avons adopté un paquet de mesures en juin.

Des mesures supplémentaires en faveur de l’activité, tels qu’un assouplissement quantitatif à l’américaine, seront donc inutiles ?

La politique monétaire européenne n’a jamais été aussi accommodante et elle le sera encore plus durant un bon moment, puisque certaines mesures décidées en juin ne sont pas encore entrées en application. C’est le cas du T-LTRO, ces prêts ciblés réservés aux banques qui prêtent aux entreprises, et qui seront lancés en septembre. Nous devrions attendre de voir l’effet produit avant de discuter la pertinence de nouvelles actions.

Les déboires de Banco Espirito Santo (BES), au Portugal, ont montré que les banques européennes ne sont pas toutes assainies. Y a-t-il encore des risques systémiques en la matière ?

L’affaire BES a rappelé qu’il est essentiel de nettoyer les bilans bancaires: c’est précisément l’objectif de l’évaluation des bilans bancaires (AQR) et des tests de résistance menés en ce moment par la BCE. Ces exercices permettront de restaurer la transparence et la confiance dans le système bancaire. Mais la liquidation de la banque portugaise, menée en un week-end, a également montré que la zone euro est aujourd’hui capable de traiter rapidement ce genre de problème tout en obligeant davantage les investisseurs à assumer leur responsabilité. Cette capacité sera encore renforcée lorsque les mécanismes de résolution de l’Union bancaire seront pleinement opérationnels.

L’euro est-il surévalué ?

Le taux de change effectif de l’euro est proche de celui d’avant la crise et de celui lors de son introduction. En outre, l’appréciation de l’euro a démarré à la mi-2012 parce que les investisseurs ont repris confiance dans la solidité de la zone euro. C’est une bonne chose. Il faut enfin rappeler que la BCE n’a pas d’objectif de taux de change.

L’euro fort ne pèse-t-il pas sur la compétitivité des entreprises ?

L’euro s’est apprécié grâce à la confiance retrouvée des investisseurs. En même temps, cette confiance a un effet positif pour les entreprises qui profitent aujourd’hui de taux d’intérêt exceptionnellement bas, leur permettant d’emprunter à bas coût. La tentative d’augmenter la compétitivité de nos économies par un affaiblissement de l’euro ne devrait pas être le fondement de la monnaie unique. Une Europe forte et un euro fort vont de pair.

La Bundesbank, réputée attachée à la rigueur salariale, s’est prononcée pour la hausse des salaires allemands. Pourquoi un tel changement de ton ?

Nous n’avons pas demandé une hausse des salaires et notre position sur le sujet n’a pas changé. Face à une situation de chômage structurel élevé, l’Allemagne a connu une longue période de modération salariale dans les années 2000. Aujourd’hui, la donne est différente. Nos capacités de production tournent quasiment à plein régime, le taux de chômage est au plus bas. Nous avons dit que, dans une telle situation, et c’est bien ce qui se passe, il est normal que les salaires augmentent plus vite que par le passé et plus que dans les pays de la zone euro où l’économie est plus faible.

LES LEÇONS DU JAPON

Dette publique record, taux d’intérêt historiquement bas… La situation de la zone euro rappelle beaucoup celle du Japon des années 1990, qui a plongé dans une décennie de stagnation. Comment éviter un tel scénario noir ??La crise que nous traversons est exceptionnellement sévère. Il est donc normal que le redressement soit long, et qu’il ait justifié des mesures exceptionnelles telles que des taux très bas. Mais nous avons retenu des leçons du Japon. A savoir, l’importance de faire la lumière sur les bilans bancaires et de les nettoyer rapidement, ce que la BCE est en train de faire avec l’AQR et les tests de résistance, mais aussi d’implémenter rapidement des réformes structurelles.

La Bundesbank est opposée aux achats de dettes publiques par la BCE, mesure que s’autorise pourtant la Réserve fédérale américaine. Pourquoi ?

La zone euro n’est pas les États-Unis. Si la politique monétaire a été mise en commun et confiée à la BCE, les politiques budgétaires sont en effet restées gérées au niveau national. Il n’y a pas de gouvernement central en Europe doté d’un budget fédéral. Les traités ne prévoient pas de responsabilité commune pour les dettes des Etats membres. Responsabilité et contrôle vont de pair. C’est l’une des raisons pour laquelle le financement monétaire de l’État et, dans tous les cas, les achats d’obligations souveraines dès leur émission sont interdits par les traités communautaires. En achetant la dette publique, la BCE mutualise cette dette publique et certains États pourraient se montrer moins rigoureux en matière de discipline budgétaire. Une stricte interprétation du mandat de l’Eurosystème me semble importante pour maintenir la stabilité des prix. Ajoutons que la Fed achète la dette fédérale mais jamais la dette des États fédérés tels que la Californie ou New York. Ben Bernanke, l’ancien président de la Fed, l’a dit très clairement.

Les taux bas laissent craindre la formation de bulles spéculatives, notamment dans l’immobilier. Comment l’éviter ?

Il faut d’abord dire que la BCE établit la politique monétaire pour la zone euro dans son ensemble. Il est donc normal que cette dernière puisse parfois être trop expansive pour certaines régions, mais trop restrictive pour d’autres. D’autres mesures peuvent être prises au niveau national pour résoudre les déséquilibres. C’est dans ce contexte que sont développés des outils de supervision macro- prudentielle afin de repérer et prévenir la formation de bulles.

Au reste, il est vrai que cet environnement de taux exceptionnellement bas a des effets secondaires tels que la course aux rendements, susceptible de créer des prises de risque inconsidérées. Cela pourrait rendre plus difficile notre mission de garantir la stabilité des prix et nous devons le prendre en considération.

Le développement de la finance parallèle (shadow banking) est-il une menace pour la stabilité du système financier ?

Il est vrai que le renforcement de la régulation bancaire a poussé au développement d’activités dans les secteurs moins régulés. C’est, après la question des institutions systémiques (« too big too fail » en anglais), l’un des problèmes que les institutions internationales de régulation devront traiter. Il faudra faire la lumière sur ces pratiques et étudier la meilleure façon de les encadrer.

Le défaut argentin a jeté une incertitude juridique sur les dettes publiques restructurées. Faut-il y voir un dangereux précédent ??

La zone euro a mis en place des protections en la matière. Ainsi, les émissions d’obligations souveraines des États membres comportent depuis 2013 des clauses d’action collective, empêchant des créanciers minoritaires de réclamer un remboursement à 100 % si une majorité qualifiée a accepté une décote. De quoi rendre le scénario argentin moins probable. De plus, il est important de limiter les risques pour la stabilité financière en cas de défaut de paiement d’un Etat, en empêchant qu’une banque n’achète excessivement de la dette publique dont elle ne pourrait supporter le risque.

CES TEMPS-CI, lorsque la France et l’Allemagne parlent croissance, la discussion tourne souvent au dialogue de sourd. Vendredi 8 août, Berlin posait ainsi une fin de non-recevoir – pour ne pas dire un camouflet – à François Hollande sur le sujet. Dans Le Monde du 5 août, le président français avait en effet réclamé à la chancelière Angela Merkel ” un soutien plus ferme à la croissance ” européenne… Une exigence jugée déplacée par l’Allemagne, qui ne veut plus en entendre parler.

“Cela illustre bien le malentendu entre nos deux pays, qui affichent des conceptions économiques différentes en la matière “, commente Christian Schulz, économiste à la banque allemande Berenberg. ” Ce n’est pas nouveau, cela fait cinquante ans que ces divergences existent: elles se sont tout de même amoindries au fil des ans “, précise Henrik Uterwedde, directeur adjoint de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg.

En Allemagne, la majorité des économistes estime que l’origine de la récession dans la zone euro est un problème d’offre. C’est-à-dire, pour l’essentiel, un manque de compétitivité des entreprises. Les gouvernements doivent donc mettre en œuvre les réformes structurelles susceptibles de regonfler cette compétitivité, mais aussi de muscler l’innovation et la productivité des travailleurs : assouplissement du marché du travail, baisse de la fiscalité des PME, simplification des démarches administratives…

Le gouvernement français, lui, est plutôt adepte du courant keynésien, voulant que l’origine de la crise soit aussi un problème de demande. Dans ce cas, c’est à l’Etat ou à l’Union européenne d’agir, notamment à travers la dépense publique, pour relancer la consommation et donc, l’activité.

Est-ce à dire que les points de vue français et allemand sont irréconciliables ? Non, bien sûr. ” En vérité, la croissance européenne a besoin des deux : une politique de l’offre et une politique de la demande “, estime Marcel Fratzscher, président de l’institut économique DIW, à Berlin. Le gouvernement Valls a d’ailleurs entamé des réformes avec, entre autres, le pacte de responsabilité, tandis que, de son côté, l’Allemagne a prévu d’augmenter ses investissements dans l’éducation et les infrastructures, tout en adoptant un salaire minimum. De quoi dynamiser un peu la demande intérieure, chère au keynésianisme… Alors, qu’est-ce qui bloque ?

” C’est peut-être plutôt un problème de confiance “, estime Gilles Moec, chef économiste Europe chez Deutsche Bank. Il est vrai que la presse allemande n’a pas de mots assez durs envers Paris. Nombre d’éditorialistes estiment ainsi que c’est parce qu’il est incapable de régler les problèmes de son pays que M. Hollande vient aujourd’hui quémander le soutien de Berlin. ” Beaucoup redoutent aussi que si Bruxelles accorde à la France un nouveau délai pour redresser ses finances publiques, celle-ci n’en profite pour retarder encore l’entrée en vigueur des réformes structurelles, comme elle l’a souvent fait par le passé “, analyse M. Schulz.

En somme, si Paris attend plus de souplesse de Berlin, Berlin espère un engagement plus ferme de Paris sur le sérieux des réformes promises. ” Les deux pays pourraient trouver un compromis en soutenant la demande non pas par la dépense publique, mais par l’investissement privé, grâce à par exemple des incitations fiscales “, veut espérer M. Fratzscher.

 

 

 

Propos recueillis par Marie Charrel du journal Le Monde

 

 

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