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L’embellie économique du continent conduit de jeunes Français à choisir d’aller y travailler pendant que des Africains veulent le quitter.

Par SÉBASTIEN BADIBANGA

Aimad fait partie de ces jeunes frappés de plein fouet par la crise. Il est sans emploi depuis 2009 et pourtant, à 28 ans, le jeune Parisien est titulaire d’un master 2 en communication des entreprises. Il faut dire que la conjoncture est des plus difficiles en France avec 3,35 millions de demandeurs d’emploi, un record. Depuis peu, il envisage de quitter l’Hexagone pour le Maroc, pays d’origine de ses parents. Il espère naturellement y décrocher son premier emploi. Explication : à ses yeux, le royaume chérifien a moins souffert de la crise que certains pays européens.

“Au Maroc, je serais embauché”

Je compte m’installer dans une grande métropole économique marocaine, car ma région d’origine [Echark : région située à l’est du pays, NDLR] est un peu trop enclavée malgré son essor touristique”, déclare Aimad. “Si je me rends là-bas, ce sera pour être chef d’entreprise. Sur le plan entrepreneurial, le Maroc a encore tout à créer”, dit-il. Et d’ajouter : “Dans ce pays, les besoins en communication sont importants. De plus, beaucoup de filiales de grands groupes [occidentaux, NDLR] s’y installent et doivent fournir de gros efforts pour se faire un nom. Je ne parle pas de la qualité de la vie qui est plus qu’appréciable. Il concède néanmoins que “pour avoir un niveau de vie à la hauteur de (sa) formation, il faudrait être entrepreneur ou être dirigeant”.

Quel est le contexte sur place ? En 2014, le taux de croissance du Maroc ne devrait pas dépasser les 2,5 % et celui du chômage friserait les 10 %. Qu’à cela ne tienne : ces chiffres ne freinent pas les ardeurs de jeunes diplômés français de plus en plus prisés par les entreprises marocaines. De quoi favoriser l’exil professionnel de plus en plus répandu en Europe. À l’image d’Aimad, la tendance touche également les Portugais : ils sont 30 000 par an à demander un visa pour immigrer en Angola, un pays qui a affiché 7,2 % de croissance en 2013. Les Espagnols aussi s’y mettent. Ils partent travailler en Algérie où plusieurs entreprises espagnoles sont installées, notamment à Oran, la 2e ville du pays.

“La RDC n’est pas un eldorado”, dit Armel qui pense à l’Europe

Alors qu’Aimad pense traverser la Méditerranée dans le sens Nord-Sud, Armel, habitant de Kinshasa, prévoit de quitter la capitale de la République démocratique du Congo [RDC] pour rejoindre à tout prix la France. “Ce pays occidental est certes en crise, mais il répond toujours à mes aspirations”, dit-il. “Malgré le boom économique que connait la RDC [selon l’ONU, le taux de croissance du pays atteindra les 8,5 % en 2015, NDLR], la corruption nous empêche de trouver du travail ici”, poursuit-il. Et de préciser : “Je pense trouver du travail en France. C’est mieux que la RDC. Il y aura plus d’opportunités en France. Seul un idiot peut penser le contraire”, poursuit l’étudiant de 24 ans. Comme beaucoup de Congolais, Armel rêve d’un avenir meilleur en France. Pourtant, les chiffres du chômage sont formels : plus de 24 % des jeunes de moins de 25 ans n’y ont pas d’emploi.

“On ne peut plus parler d’Afrique. Il y a des Afriques”

Eldorado pour Aimad et lieu de déprime pour Armel. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Afrique n’inspire pas la même chose des deux côtés et d’un lieu à un autre, les situations sont très différentes. Alors question : peut-on parler d’une embellie en trompe-l’oeil ? Pour le spécialiste de l’économie africaine Philippe Hugon, “la croissance de l’Afrique n’est évidemment pas un leurre”. Et d’ajouter : “Malgré toutes les critiques émises contre le concept de PIB comme indicateur de croissance, tous les travaux scientifiques démontrent que le continent africain est bel et bien en pleine croissance.” Pour le directeur de recherche à l’Iris, “on doit tout de même relativiser cette croissance qui est inégale selon les pays”. D’une part, “si l’Afrique a une croissance moyenne qui oscille entre 5 % en 2013 et 6 % en 2014, ce n’est qu’une moyenne”. Et par ailleurs, “cette croissance ne permet pas encore de baisser le nombre de pauvres même si elle réduit le taux de pauvreté”, prévient-il. Sur un autre plan, il y a lieu de dire qu’il s’agit d’un continent hétérogène avec 54 États dont les trajectoires [économiques, NDLR] divergent”, souligne-t-il. “D’un côté, on a des pays de l’Afrique orientale qui ont des taux de croissance de 8 à 10 % [Ethiopie, NDLR] et où l’économie interconnectée favorise beaucoup plus l’accès à l’eau potable et à l’électricité. Et de l’autre, on trouve des pays totalement en crise comme la Centrafrique, dont le système économique est en pleine décomposition”, fait savoir Philippe Hugon, par ailleurs directeur scientifique de la revue Tiers Monde. “On ne peut donc plus parler d’Afrique. Il y a des Afriques”, poursuit-il.

Voilà qui rappelle à qui voulait l’oublier que le continent est toujours en voie de développement malgré des “émergences” ici ou là. Les chemins croisés d’Aimad et d’Armel illustrent plus que jamais que le continent est bel et bien dans la mondialisation… du travail.

AFRICPOST VIA LEPOINT

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