14237645_1290079424350166_3243545658182230604_nMonsieur Sokome qu’est-ce que vous pensez de la crise post-électorale au Gabon ? A votre avis y-a-t-il eu fraude de la part du camp Bongo ou est-ce une manœuvre politicienne du camp adverse ?

Je pense la crise résulte de la fragilité de la démocratie gabonaise qui reste dominée depuis plus d´un demi-siécle par une seule famille et un seul parti politique, en l´occurrence le Parti Démocratique Gabonais (PDG). En 1990 le pays a été secoué par une vague de contestation poussant le Président Omar Bongo de passer d´un systéme monopartite á un systéme multipartite. De même que les élections législatives de l´automne 1990 ainsi que les élections présidentielles de 1993 et 2009 portant Bongo pére et fils au pouvoir faisaient l´objet de contestations. Depuis l´instauration du multipartisme, les gabonais revendiquent une alternance politique qui reste toutefois bloquée par l´élite au pouvoir. La reforme constitutionnelle de 2010 n´offre aucune possibilité d´alternance et de limitation du mandat présidentiel.

En outre, depuis la révolution tunisienne, égyptienne et burkinabé, c´est la prise totale des consciences dans bon nombre de pays africains. Cette prise de conscience pourrait emporter dans les années á venir plusieurs régimes que l´on pensait indéboulonnables. Soulignons aussi que le climat qui régnait pendant la campagne présidentielle au Gabon présageait la situation politique actuelle. Á la place des visions claires ou programmes de développement nous avons constaté des agressions verbales, des déclarations intempestives et inopportunes des candidats avant même le dépouillement des bulletins. Le systéme politique gabonais qui est un scrutin présidentiel á un seul tour ne facilite pas aussi les choses. Celui qui remporte le plus de voix á la présidentielle est élu quelque soit le pourcentage ou l´écart des voix. Autrement dit, le vainqueur n´a pas besoin d´une majorité absolue des voix. Ce mode de scrutin n´est pas compatible au régime présidentiel.

Fraude électorale?  Les élections en Afrique qu´elles soient transparentes ou pas sont souvent entachées d´accusations de fraude. Cela constitue une vieille tradition entre l´opposition et le pouvoir. Il faut retenir que les appartenances ethniques, religieuses et régionales semblent parfois déterminer le vote dans certains Etats ou régions en Afrique et le Gabon n´est pas une exception si Ali Bongo a remporté l´élection á 95% dans son fief (Haut-Ogooué). Laissons á la Cour constitutionnelle gabonaise recevoir les recours conformément á la constitution même si les juges sont proches du parti au pouvoir. 

Ne redoutez-vous pas un scénario à l’ivoirienne ?

Oui si les puissances étrangères en l´occurrence la France et les nations-unis se mêlent des affaires intérieures du Gabon en menant des contres offensifs pour faire échouer toute médiation africaine. La stratégie de la communauté internationale qui avait prévalu dans le règlement de la crise ivoirienne risque de compliquer la situation politique au Gabon. Tous les pays qui ont subi une intervention militaire occidentale pour faciliter l´avènement de la démocratie ou d´une alternance politique, le résultat est négatif.

Certains observateurs parlent d´une possible intervention militaire de la France au Gabon, qu’en pensez-vous ?

Vous savez la France a établi des relations clientéles avec ses anciennes colonies africaines. Cette relation particuliére a permis activement á la France de conserver une forte emprise sur l´Afrique francophone en faisant de bonnes affaires, appuyée notamment par un puissant réseau de lobbies au plus haut sommet de l´Etat. Par exemple la cellule africaine de l’Elysée, le Ministère des Affaires étrangères, de l’identité nationale et de la coopération. Ce réseau est le noyau dur de la Françafrique. Certaines entreprises françaises doivent leur présence en Afrique grâce aux réseaux qui se succèdent et qui se ressemblent : « réseau gaulliste » et « néogaulliste », « réseau Mitterrand », « réseau Pasqua », « réseau Chirac », « réseau Sarkozy » et maintenant « réseau Hollande ». Ces réseaux défendent les intérêts de Bolloré, Bouygues, Areva, Total etc.. Pour cette cause, la France ne peut pas être indifférente de la crise post-électorale parce qu´elle a tout simplement beaucoup de liens avec le Gabon avec ses 11.000 ressortissants qui vivent dans le pays. Cependant je pense que la France opte pour le moment la solution pacifique pour que la zone soit effectivement stabilisée. Une intervention militaire demande des moyens financiers énormes et la France á elle seule reste très limitée.

Que pensez-vous de la médiation des Présidents Macky Sall et Sassou Nguesso dans cette crise gabonaise ?

Vous savez la médiation est le règlement pacifique des différends pour mettre fin á un conflit souvent de nature politique. Ce mécanisme est reconnu par le droit international. L´Union africaine a mis aussi des mécanismes variés dans le souci de régler á la fois pacifiquement et dans un cadre purement africain, les litiges pouvant affecter notre continent. Je salue et encourage la médiation africaine. L´instabilité politique au Gabon concerne l´Afrique au premier Chef. Les africains doivent trouver des solutions africaines aux problèmes africains. Il est temps de mettre fin á l´ingérence et le néocolonialisme.

Au dire de certains journalistes spécialistes de l’Afrique, Ali Bongo paie pour son rapprochement avec la Chine et d’autres partenaires économiques au détriment de la France, qu’en dîtes vous ?

Nous vivons dans un monde d´intérêt et tous les coups sont permis pour préserver l´hégémonie économique au détriment de la paix et de la prospérité. Á l´époque de Bongo pére, certains partis politiques français étaient financés avec l´argent du pétrole gabonais. Les entreprises françaises ne payaient pas aussi des impôts. Avec Ali Bongo la Chine a érodé une partie de sa mainmise sur le pays. Un redressement fiscal d´une valeur de 805 millions de dollars a été infligé á la multinationale française Total qui n´avait jusque-là jamais payé d´impôts au Gabon.

La France utilise toujours la formule du Général de Gaule selon laquelle « Les Etats n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts ». Leurs politiques ne dépendent pas de l’amitié entre leurs dirigeants». L’Occident ne prête la démocratie qu’á ceux dont il est sûr de pouvoir soutirer le plus grand pourcentage d’intérêts.

L’avènement de Jean Ping à la tête de l’exécutif gabonais signifierait-il une rupture d’avec les méthodes du clan Bongo ?

Une alternance politique suscite toujours de grands espoirs de changement mais je pense non, Ali Bongo comme Jean Ping sont tous les deux issus d´un même système. Ils appartiennent au même clan qui a géré le Gabon depuis cinquante ans. Il n´y aura pas de rupture avec la Françafrique. La preuve, avant le début du dépouillement du scrutin, M. Ping avait été reçu en audience par les Ambassadeurs de France et des USA à Libreville. Quelques heures avant la proclamation des résultats, ces mêmes Ambassadeurs se sont retrouvés à la résidence de M. Ping. D´ailleurs l´opposant gabonais ne demande pas á l´Union africaine d´intervenir. Il demande de l´aide á la France pour rétablir l´ordre dans son pays et soutenir son accés au pouvoir.  Dans un Etat souverain, ces diplomates devaient être déclarés persona non grata. 

Interview réalisé á Berlin par Abdel Khader NIANG

 

 

 

 

 

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